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La trame du Miroir de l'oubli s'articule, sur un bon demi-siècle, autour de deux personnages qui passeront leur vie à se courir après, sans même se connaître. Neznamov est un journaliste en retraite. Au début de sa carrière, il a fantasmé la vie de jeunes errants qui, venus de Tchoukotka, une zone paumée de Sibérie, participaient aux moissons près de Leningrad. Pour faire son trou et suite à un rendez-vous manqué, il invente la vie d'un de ces hommes perdus dans l'URSS de Staline et donne corps à Guèmo, son double métaphysique. Financé par son fils, produit archétypal et incompréhensible du business capitaliste, Neznamov se lance, cinquante ans plus tard, à la recherche de Guèmo dans la nouvelle Russie. D'hôtel en hôtel, de ville en ville, d'évocations en rencontres furtives, il remonte à partir de bribes d'existence le fil d'une vie qui n'a pas laissé de traces historiques majeures. Guèmo se raconte en parallèle, depuis son invention originelle jusqu'au moment où lui aussi éprouvera le besoin de retrouver son « créateur » littéraire. Les deux portraits se rejoindront sur les dernières pages dans un dénouement spectaculaire qui rappelle implicitement Le Horla de Maupassant et bien d'autres histoires de dédoublement schizophrénique, mais ce n'est pas le plus important.
Ce qui compte ici, c'est le développement croisé et férocement anecdotique de deux destinées dans l'Histoire tordue d'une nation. Neznamov-le journaliste, celui qui a réussi en apparence, se bat contre son mensonge originel et lutte contre la solitude. Neznamov est un fantôme, un agent de l'Histoire, mais n'a pas eu plus de prise sur la vie que sa marionnette. Car des deux, Guèmo est le plus sympathique, le plus vivant. Saisonnier au début du livre, il se taille une place dans la vie littéraire sous Staline et, à la faveur de la politique de soutien et de développement culturel des minorités, accède à un éphémère statut d'écrivain chouchou des Soviets. Guèmo cachetonne, se marie, connaît des instants de bonheur, lutte pour sa survie en se compromettant parfois avec le système. Est-il autre chose qu'un écrivain exotique adoubé par le pouvoir politique, un instrument du régime, ou un réel écrivain ? Risque-t-il sa vie s'il écrit autre chose que ce qu'on attend de lui ?
Rythkèou s'en donne à cœur joie dans la satire du monde des Soviets. Il multiplie les séquences sublimes, drôles, sentimentales ou tragiques : la vie cocasse de l'Internationale des Ecrivains, les années de vaches maigres, l'alcoolisme de Guèmo, le retour dans la région natale. Son écriture est réaliste mais d'une grande légèreté. Le Miroir de l'Oubli rappelle les parcours épiques de London dans l'Amérique du début du siècle. On y trouve la même verve, la même justesse de ton et la même habileté à peindre des caractères communs. L'écrivain russe y ajoute un sens de la composition et un travail sur la forme romanesque, qui font de son miroir une synthèse éblouissante des qualités du roman traditionnel, picaresque et fantastico-réaliste d'un côté, et du roman russe moderne, libéré et ironique, de l'autre.
(*) Actes Sud, 2001 (Babel n°538)
Le Miroir de l'oubli
Un roman de Youri Rythkèou
Traduit du russe par Yves Gauthier
Actes Sud, octobre 2004
320 pages, 23 euros
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