Yannick Haenel




Dans son nouveau roman Jan Karski, Yannick Haenel retrace le parcours d'un résistant polonais qui, chargé d'alerter les Alliés de l'extermination des Juifs, se retrouvera successivement confronté à l'incrédulité, la passivité, jusqu'à la complicité.
L'écrivain, révélé il y a deux ans avec Cercle, agréable épopée philosophique, revient sur l'impressionnant travail mené pour aboutir à ce récit qui, en mêlant l'histoire à la fiction, a vocation a délivrer un message jamais assez entendu. Ecoutez plutôt.


 

Jan Karski, témoin gênant
Jan Karski est un messager de la résistance polonaise qui faisait des voyages clandestins au début des années 40 entre Varsovie et Londres. Au milieu de l'année 1942, il a été contacté à Varsovie par deux personnes qui vivaient dans le ghetto : deux leaders Juifs, l'un du Parti socialiste juif, l'autre du parti sioniste, qui lui ont demandé de venir dans le ghetto pour pouvoir en témoigner auprès des anglais et des Américains de ce qui s'y passait. Jan Karski est donc un personnage qui a existé, historique, personnage de l'ombre, sorte d'agent secret qui fait partie de cet envers de l'histoire du Xxe siècle. Ce qu'il s'est passé avec Jan Karski, c'est qu'au moment de délivrer son message on ne l'a pas cru, mais surtout on a fait mine de ne pas le croire. Jan Karski pour moi est un témoin, non pas le témoin direct de la shoah, mais le témoin du fait que les Alliés aurait pu éventuellement faire quelque chose mais ne l'ont pas fait pour diverses raisons qui sont aujourd'hui discutés et discutables.
 
Les Alliés ont-ils laissé faire la shoah ?
Le véritable choc que j'ai eu était lié à la découverte de la passivité et de l'éventuelle complicité des Alliés. J'avoue que c'est une chose connue, ce n'est pas un scoop, mais j'ai été amené à lire plusieurs livres notamment américains sur la question et j'ai été stupéfait. Parce que tout un tas de raisons, qui sont pas des raisons abjectes, ont amené les Anglais et les Américains à ne pas intervenir. Divers historiens, comme David Wyaman expliquent que c'était tout à fait possible. La grande stratégie des Alliés c'était la stratégie de guerre, c'était qu'il fallait abattre Hitler, pour sauver les Juifs, éventuellement... Pour les Alliés la question des Juifs étaient une question religieuse, annexe, et c'est ce qui m'a bouleversé.
Cette question est, je pourrais dire, l'une des boîtes noires de l'histoire du Xxe siècle. Ce qui est très intéressant c'est qu'au fond on en finit pas de trouver dans cette boîte noire de quoi alimenter des interrogations comme la vôtre et comme la mienne. Je pense que ce n'est pas très prudent d'avoir des avis tranchés. Mais du coup pour y répondre, j'ai choisi de raconter effectivement la vie d'un homme pris dans les déflagrations de cette boîte noire.
 
Jan Karski rencontre Roosevelt.
La rencontre entre Roosevelt et Jan Karski est attesté, il y a deux documents, il y a une note de Jan Karski, et également un compte rendu de l'ambassadeur polonais. On est en 43, et il y a une entrevue à la maison Blanche pendant laquelle Jan Karski va délivrer le message concernant l'extermination des Juifs d'Europe. Les deux versions que j'ai lu sont des versions diplomatiques. Effectivement ni l'ambassadeur ni Jan Karski ne pouvaient en 1943 dire que l'Amérique baillait au sort des Juifs d'Europe et au sort des polonais.

L'écrivain, le messager du messager ?
Je me dis que peut-être le suis le messager du messager. Au fond cette histoire m'a rencontré, m'a traversé. Je dis moi mais ç'aurait pu être quelqu'un d'autre. Je pense que la vocation de la littérature c'est, un peu à la manière des anges dans la mystique juive, de manière parfois un peu errante, de tenter d'être d'habiter un message pour le délivrer. Alors effectivement Jan Karski fait un peu partie des ces anges errants qui vont soi devenir fous soi s'enfermer dans la solitude. Parce qu'un message qui n'est pas délivré, c'est un message que l'on se répète jusqu'à la fin de sa vie.
Le livre, je l'ai appelé Jan Karski à la fois par hommage à Jan Karski lui-même mais aussi parce que je me dis que d'une certaine manière, j'essaie de le perpétuer le message d'une manière mystérieuse, et de le faire passer. Comme si je donnais voix à un mort, qui lui-même était habité par les voix de tous les morts d'Europe.

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