Yann Kerninon




Ecrivain, philosophe, enseignant et magicien, Yann Kerninon a récemment publié Tentative d'assassinat du bourgeois qui est en moi, un essai au titre éloquent qui, presque un siècle après Dada, cherche à outrepasser l'antagonisme stérile du bourgeois et de l'antibourgeois.
Loin des éternelles considérations sur le sujet qui ont hanté le XXe siècle - Nietzsche, Marx, Bourdieu, situationnistes et autres punks - Yann Kerninon propose une nouvelle façon d'être "non-bourgeois", qui tendrait vers le rire, le swing, l'amour : la vie. Entretien avec ce dandy ennemi de la mauvaise foi, qui souhaite en finir avec les esprits guindés ou cyniques qui plombent la société.

 
Fluctuat : Pouvez-vous revenir sur votre parcours, et sur ce qui vous a amené à écrire un livre contre « l'esprit bourgeois » ?
Yann Kerninon : Il y a un point de départ autobiographique à mon livre, celui de la mort de mon père, mort d'un cancer foudroyant à 49 ans. Il me semble que mon père est mort d'un « cancer bourgeois », c'est-à-dire - comme le décrit Fritz Zorn dans son magnifique livre Mars - un cancer de l'incapacité à la vie. Le cancer bourgeois, c'est une explosion, un relâchement de l'organisme qui est une conséquence monstrueuse de la crispation des existences bourgeoises.
Mais au-delà de ma petite histoire personnelle, l'esprit bourgeois me semble dominer aujourd'hui. Le confort bourgeois, ce n'est pas essentiellement le confort matériel, c'est surtout le confort intellectuel : un mélange de certitudes, de lâcheté, de grands principes énoncés pour eux-mêmes, etc. Autrement dit, c'est une attitude spécifique par rapport à la vie, une attitude qui consiste à se détacher de la vie pour se consacrer à des choses qui ne portent pas en elles-mêmes de vie : la gestion, le contrôle, l'accumulation de biens, les opinions péremptoires.
 
Dans votre livre, vous êtes tout aussi virulent (sinon plus) à l'égard de ceux qui se proclament anti-bourgeois. Pouvez expliquez pourquoi, selon vous, cette position de rejet est absolument intenable ?

Malgré les divergences radicales d'opinion entre bourgeois et antibourgeois, les deux reproduisent des attitudes identiques.

L'attitude antibourgeoise n'est pas forcément « intenable ». Au contraire, elle est souvent assez confortable. Mais elle est stérile. Malgré les divergences radicales d'opinion entre bourgeois et antibourgeois, les deux reproduisent des attitudes identiques. Rien n'est plus confortable que de sauter sur place en montrant du doigt le bourgeois en face. Cela permet de ne pas interroger le bourgeois que l'on a en soi.
Dans les années 20, le peintre dada George Grosz a réalisé une toile intitulée Piliers de la société dans laquelle il dépeint le bourgeois de la république de Weimar, le militant nazi revanchard et le communiste révolutionnaire. Ces trois "piliers de la société" sont radicalement opposés idéologiquement, mais tous trois ont la même tête atroce, la même attitude par rapport à la vie : rien de vivant, justement, ne passe à travers eux. Passer son temps à se proclamer antibourgeois, c'est toujours être lié à l'esprit bourgeois. C'est reproduire une identique photo, fut-ce en négatif. La photo de la crispation mortifère bourgeoise.

Vous comparez la bourgeoisie à une maladie. Le non-bourgeois, lui, est du côté des vivants, du côté du « swing ». Cependant, pour cesser d'être bourgeois, il faut bien avoir conscience de certaines réalités. Peut-on vraiment être joyeux et swinguer tout en étant lucide sur la condition humaine ?
Oui. Je crois même que la seule façon d'être pleinement présent à la vie suppose une forte conscience de la mort et du caractère tragique de notre condition humaine. Un funambule, par exemple, produit une belle danse, un spectacle pleinement vivant, parce qu'il est suspendu au-dessus du vide et qu'il est conscient de ce danger. Le bourgeois, c'est celui qui ne s'élance jamais au-dessus du vide. L'antibourgeois c'est celui qui se jette dans le vide pour prouver qu'il n'est pas bourgeois. Le non-bourgeois, c'est le funambule, c'est-à-dire celui qui ose, mais qui ne fait pas pour autant n'importe quoi.

La maladie de la bourgeoisie est-elle spécifique à la société française ? Est-elle liée à l'argent ?
Il y a en effet quelque chose de très français dans la notion de bourgeois. Le terme « bourgeois » lui-même, avec sa connotation péjorative, n'a pas d'équivalent en allemand ou en anglais par exemple. Sans doute est-ce parce que la société française s'est historiquement construite sur des oppositions frontales à la classe dominante. Pour autant, l'attitude bourgeoise, telle que je la décris, n'est pas un mal spécifiquement français. L'arrogance certaine de son bon droit, qui sème la mort partout où elle passe est désormais un phénomène planétaire. Dans ce processus de mondialisation, l'argent joue en effet son rôle. Donner sa vie pour l'argent, c'est bien évidemment perdre sa vie. Mais l'argent n'est que le support matériel d'un phénomène plus profond, celui de la réduction de l'homme à une simple ressource, à un simple objet de production et de consommation dont l'avidité rabaisse l'homme à ce qu'il a de moins noble et de plus vulgaire.
 
Vous reprochez à Bourdieu de ne pas avoir su prendre de la distance, de ne pas avoir su pencher vers le rire. Est-il temps, selon vous, de dépasser le schéma bourdieusien des classes ?
Avant tout, je ne veux surtout me poser en anti-Bourdieu. Ce serait insultant et stupide. Etre de gauche, comme le dit Deleuze, c'est « toujours devenir minoritaire », c'est-à-dire se placer du côté des plus faibles, quels qu'ils soient et quel que soit le régime en place. Bourdieu a suivi ce principe. Je tâche de le suivre moi aussi. Maintenant, il y a en effet chez Bourdieu, et encore plus chez les « bourdieusiens », un esprit militant et sérieux qui me semble éminemment participer d'une impulsion triste et mortifère. A trop se concentrer sur une analyse sociologique, on rate il me semble une dimension humaine qui dépasse les classes et engage la condition humaine dans son ensemble.
Il y bien une pertinence à la lutte des classes, mais cette lutte n'oppose pas essentiellement les riches et les pauvres. Elle opposerait plutôt la classe des « assassins », pour reprendre l'expression de Rimbaud (c'est-à-dire la classe de ceux qui piétinent le monde et les êtres et jettent à la poubelle leur propre humanité) et la classe de ceux qui portent encore dans le réel quelque chose de vivant. Cette dernière classe n'est pas « sociologique ». Elle tisse ses ramifications des plus modestes aux plus aisés. C'est du côté de cette classe que je me place. Et c'est la classe minoritaire. Les êtres qui ont encore une sensibilité poétique véritable souffrent aujourd'hui, quel que soit leur salaire ou leur origine sociale.
 
Vous vous indignez également contre cette posture qui consiste, après chaque cycle barbare de l'histoire, à se répéter aveuglément « plus jamais ça ». Est-ce à dire que vous ne croyez pas actuellement pas du tout au progrès ?

Pour en finir avec la violence de type nazi, il faut interroger le nazi qui est en nous.

Là il faut, je crois, reprendre la question elle-même. Le mot « barbare » pose problème. Lorsque la modernité a dénoncé comme « barbare » le nazisme ou la guerre de 14, elle s'est trompée. Ces événements ne sont pas barbares, c'est-à-dire radicalement étrangers à notre processus de civilisation. Le nazisme par exemple ne consistait pas à tuer tout le monde et n'importe comment. Au contraire, ces événements terribles m'apparaissent comme le fruit de notre époque et de notre civilisation : tout saisir, tout contrôler, tout diriger. Le nazisme et la guerre de 14 sont nos créations, pas la création du diable de passage sur terre... Désigner ces horreurs comme des « monstruosités » étrangères à nous est le meilleur moyen de ne pas nous remettre en question et de les reproduire.
Je crois donc tout à fait au progrès, mais il me semble impossible sans un questionnement de fond. Pour dire les choses plus clairement, pour en finir avec la violence de type nazi, il faut interroger, encore une fois, le « nazi qui est en nous », plutôt que de croire que le nazi, c'est toujours l'autre...

Vous êtes vous-même enseignant dans une grande école, qui forme, il me semble, des futurs ingénieurs... plutôt des élèves que leur carrière mène à une vie confortable, que l'on pourrait dire bourgeoise... Comment concilier cela avec votre Tentative d'assassinat du bourgeois ?
Cela rejoint votre question sur Bourdieu et la lutte des classes. En enseignant dans ces écoles prestigieuses, comme lorsque j'enseigne dans des structures moins « bourgeoises », je ne m'adresse jamais à une classe sociale, mais toujours aux êtres humains qui sont en face. Et il y a dans ces écoles un nombre important d'êtres humains... Le problème est qu'ils sont rarement encouragés dans la voie de leur humanité. Ils sont souvent poussés vers des fonctions toute faites, souvent caricaturées. D'où d'ailleurs, il me semble, un important malaise dans ces structures. Les étudiants ne sont pas dupes. Ils voient bien que le marketing ou la finance ne sont pas des projets dont ils rêvaient quand ils étaient petits ! Mais les mots leur manquent pour formuler ce malaise... Je tâche modestement de leur donner des mots pour le dire.

Travaillez-vous, au quotidien, à assassiner le bourgeois qui est en vous ? Pratiquez-vous les exercices que vous conseillez dans le livre ? Y parvenez-vous ?
A une ou deux exceptions près, j'ai pratiqué tous les exercices dont je parle. Avec des aménagements et des ratés, évidemment ! Mais ceci est anecdotique et ma vie personnelle n'a pas grand intérêt ici... Ces exercices sont des clins d'œil. Mais au-delà du détail de leur contenu, ils sont surtout des encouragements à se déloger systématiquement de son confort, quel qu'il soit. Assassiner le bourgeois qui est en nous, c'est ne jamais être trop longtemps en roue libre, c'est-à-dire ne jamais devenir notre propre caricature.

Pouvez-vous donner quelques conseils aux bourgeois qui ne veulent plus l'être ? Que doivent-ils commencer par faire ?
Je commercialise un médicament sous le nom de « Kerninonite », qui vous guérit de votre bourgeoisisme en trois semaines, de façon irréversible ! Je plaisante... Je n'ai ni conseil, ni médicament à proposer. Sortir du bourgeoisisme, cela commence justement par faire le deuil des recettes et des trucs. Marcher vers le non-bourgeois, cela suppose peut-être simplement de se regarder dans la glace en se demandant si l'on est digne de la vie que l'on porte ou si on la trahit, si on la méprise. Cela suppose ensuite d'agir en conséquence, sans caricature, mais sans faux-semblants non plus. Et ce traitement est à renouveler tous les jours jusqu'à votre mort. Le traitement sera donc long. Il sera difficile. Et en plus il ne vous guérira pas ! Bon courage...
 
Yann Kerninon, Tentative d'assassinat du bourgeois qui est en moi, Libella Maren Sell, 2009.
 
Propos recueillis par Céline Ngi

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