Les âmes sans nom de Xavier-Marie Bonnot



Critique

Note du livre La conspiration des druides terroristes

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La conspiration des druides terroristes



"Le roman noir à la française a retrouvé des... couleurs", comme dirait l'autre. Notamment grâce à Jean-Claude Izzo, qui a ré-ouvert la voie d'un polar enraciné dans un terroir, mais parlant de son temps. D'autres ont suivi comme Fred Vargas, évidemment, René Fregni, et Xavier-Marie Bonnot, dont Les âmes sans nom est le quatrième ouvrage du genre.

 
La dernière illusion

Les âmes sans nom est un vrai bon boulot qu'on craignait, à l'entame, un peu trop chargé en bonnes idées pour s'en tirer en terme de fiction. Imaginez ça : un flic marseillais un brin désabusé, un meurtre dans les quartiers Nord, la DST, les mystères du druidisme (assassin, le druide), l'extrême-droite, l'Armée Républicaine Irlandaise, les terroristes Breizh, des aller-retour entre les années 80 et aujourd'hui, entre Marseille et les Iles Britanniques. Est-ce que ça n'allait pas faire beaucoup pour un seul livre ? Bonnot s'en sort parfaitement. Sa construction est limpide, aucun de ses personnages n'est oublié et l'équilibre entre action et émotion jamais sacrifié au spectacle global.
 
Les âmes sans nom prend son temps, s'attache longuement à décrire les scènes qui comptent, expose et contextualise. Il réussit en prime à ne pas alourdir le propos au-delà de ce qui est raisonnable, et à conférer à l'ensemble une sorte de fluidité déambulatoire bienvenue. Son héros, le flic récurrent Michel De Palma, dit le Baron, y est pour beaucoup. De Palma est un flic désillusionné et taiseux, un ancien idéaliste malmené par le cours du monde et par sa hiérarchie directe, un homme entre deux âges, qui a eu son heure de gloire mais n'a rien perdu de son sens de la justice. Il aide à ce qu'il n'y ait pas un mot de trop. Ce qui guide De Palma ici, c'est la peur que des gosses (témoins indirects du meurtre qui lance l'affaire), soient tués pour rien. Lorsque Pierre Martel, un officier de la DST, est retrouvé mort dans une tour de la Sauvagère, De Palma se met en chasse. Un homme étrange a été aperçu à plusieurs reprises en train de rôder dans le quartier. Une connexion est établie avec le meurtre, il y a 20 ans, d'une jeune femme nommée Barbara, mariée à un combattant irlandais, Sean Flanagan, dont elle était devenue la complice. L'IRA préparait alors un attentat à Paris contre les intérêts britanniques.
 

Potion magique

Le récit alterne les séquences marseillaises et l'histoire du couple : d'un côté, De Palma enquête avec sa « partenaire », Anne, dont il n'arrive pas tout à fait à accepter les sentiments, de l'autre, Barbara tombe follement amoureuse de Sean. Bonnot entrelace les destinées individuelles sur fond de terrorisme international et de bouillabaisse conspirationniste : les Irlandais ont passé une étrange alliance, dans les années 80, avec des nationalistes bretons, anciens légionnaires, et dérangés de l'extrême-droite. Ces types là sont des horreurs, affublées de noms de dieux gaéliques, ils ne donnent pas dans le genre messes noires mais pratiquent l'assassinat et le meurtre rituel, avant de se buter les uns les autres. La traque du survivant azimuté de cette époque peu glorieuse constitue le principal ressort du livre. Les pages sur le druidisme sont moins soignées que la séquence irlandaise mais en disent assez pour qu'on marche. Le Baron glisse de lieu en lieu, dans l'espace et dans le temps, pour remonter jusqu'au psychopathe. L'enquête est menée sur un faux rythme, laissant de côté les indices et la police scientifique, pour se concentrer sur le recueil des témoignages et les paroles venues du passé.
 
Bonnot découvre les secrets des années sombres et embarque son Baron dans un tourbillon de faux-semblants qui le mènera à un final grandiose, organisé depuis l'Irlande. Les hommes d'honneur sont à leur place, droits et usés. Il y a une vraie justesse de ton dans l'évocation du conflit irlandais : les grèves de la faim, la foi des combattants de l'IRA, le sentimentalisme attaché à la cause et le code d'honneur. On sent que l'auteur goûte la noblesse et la radicalité de ces engagements extrêmes. Il y a du respect dans sa plume quand il faut rendre compte de la destinée de Bobby Sands et de la violence des rapports sociaux, une sorte d'admiration romantique pour les luttes à mort. Qu'on se rassure : justice sera rendue. A l'ancienne et arme au poing. Tout finira bien et sans soleil.
Les âmes sans nom est un excellent livre de genre. De genre polar ? Pas seulement. De genre « bon livre », un point c'est tout.
 
Xavier-Marie Bonnot, Les âmes sans nom, Belfond, 2009. 
 
Benjamin Berton 

 

Le 31 mars 2009