Le livre des violences de William Vollmann




TROIS MEDITATIONS SUR LA MORT

 

I
PENSÉES DES CATACOMBES

La mort est ordinaire. Regardez-la, soustrayez ses structures et ses leçons de celles de la mort qu'apportent les armes, et peut-être le résidu montrera-t-il ce qu'est la violence. Avec ceci en tête, je marchai dans les longs tunnels des catacombes parisiennes. Des murs de terre et de pierre en entouraient d'autres, de mortalité, épais d'une longueur de fémur : de longs os jaunes et bruns empilés parallèlement, leurs pointes dirigées vers l'extérieur comme des briques fondues dont les extrémités pendouillaient, comme des sourires osseux pointant vers le bas, comme des escargots jaunes de macaronis croupis - jointures d'os, têtes d'os, se touchant confusément, obscurité au centre de chacun, entre ces saillies d'articulation jumelles qui avaient autrefois aidé un autre os à pivoter, guidant et soutenant ainsi la chair dans son mouvement passionné, et parfois intelligent, vers la mort qu'elle rencontrerait inévitablement - des fémurs par rangées, donc, des humérus, des os sur des os, et toutes les quelques rangées il y avait un rayonnage d'os pour étayer la mort, une ligne d'humérus et de fémurs disposés latéralement pour produire un effet de maçonnerie presque plaisant, en fait, conforme aux maximes de la profession, telles qu'interprétées par les ingénieurs de Napoléon et les maçons de la mort, qui sur ordre du nouveau souverain avaient élaboré et organisé ce bois flottant mortuaire selon une esthétique sanitaire. (L'Empereur a-t-il jamais visité cet endroit? Il n'avait pas peur de la mort - ni même de la causer.) Puis il y avait des chambres latérales aux murs d'os pareillement croisés sur des poutres d'os, d'où de temps en temps un crâne jetait un regard inutile; et de-ci de-là quelques esprits spirituels avaient orné la façade d'une croix de fémurs. Ici avaient été déposés, me dit-on, les restes d'environ six millions de personnes - soit notre total classique des Juifs morts dans l'Holocauste. Le crime commis par les nazis, au prix d'immenses efforts, en une demi-douzaine d'années, la nature l'avait accompli ici sans peine ni recours, et continuait.
J'avais payé en surface, j'étais venu considérer mon avenir. Mais quand, après avoir marché le long des allées souterraines et de leurs angles, je rencontrai pour la première fois mes frères et mes sœurs, dépendances calcifiées d'êtres humains pour le reste partis en poussière, en viande pour les rats, en chair de racine, en feuilles vertes qui bientôt mourraient de nouveau, je ne ressentis rien, qu'une vague curiosité mélancolique. On s'attend à mourir; on a vu des squelettes, des têtes de mort sur les masques de Halloween, dans les salles d'anatomie, les dessins animés, sur les panneaux avertisseurs, les photos médico-légales, ou celles de vieux insignes SS, et pendant tout ce temps les crânes saillaient des murs et luisaient comme des rochers humides dans une rivière, jusqu'à ce que la curiosité devienne, comme d'habitude, torpeur. Mais on ne sortait pas du sol pour autant. Des murailles d'os s'enroulaient autour de puits, de conduits d'évacuation dans ces tunnels, parfois de l'eau gouttait du plafond et s'en venait frapper le front des touristes - de l'eau sans doute filtrée par des cadavres. Une poussière suffocante, écœurante, irritait nos yeux et nos gorges, car la présence des morts n'est en aucune façon, sauf dans l'abstrait, et peut-être même pas, salutaire aux vivants. Certains crânes dataient de 1792. Brunis, mais pas encore décomposés, ils m'oppressaient de leur existence continue. Les ingénieurs auraient mieux fait de les laisser se transsubstantier. Ils auraient pu être désormais éléments d'arbres majestueux, ou de légumes délicieux transférés dans le sang et les os en croissance de jeunes enfants. Ils étaient au contraire aussi desséchés et têtus que de vieilles querelles, humus d'âmes depuis longtemps dissoutes, accumulations malvenues de matière inutile. D'où, pensai-je, la raison de mon ressentiment. Le véritable point sensible était, selon la phrase d'Eliot : « Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens? »; la torpeur cédait la place à l'appréhension, à une compréhension soudaine, nauséeuse, claustrophobe, de mon emprisonnement biologique. Oui, bien sûr, je savais que je devais mourir, et plus d'une fois on m'avait mis le nez dedans; c'en était une, et entre ces épisodes ma langue admettait avec désinvolture ce que mon cœur niait secrètement; car pourquoi la vie devrait-elle avoir à porter dans sa chair la foi dissolvante, empoisonnée, en sa propre défaite inéluctable? Au sommet de ce bois flottant osseux, des crânes dormaient, les orbites tournées vers le bas, comme les coquilles de bernard-l'ermite morts parmi ces madriers cadavériques en ruine. C'était une plage pour nécrophile, mais il n'y avait pas d'océan, sauf celui de la terre au-dessus de nous, d'où suintaient et tombaient ces gouttes d'eau moite. Encore une croix d'os, puis l'inscription - SILENCE, ÊTRES MORTELS - VAINES GRANDEURS, SILENCE - des mots si impérieux, mais qui n'étaient plus nécessaires, car les myriades calcifiées le disaient mieux que tous les poètes ou les généralissimes. Pour la superstition, le cadavre est quelque chose à craindre, à redouter ou à haïr; en fait il ne mérite aucune émotion en soi et pour soi, à moins qu'il ne se trouve constituer le souvenir de quelqu'un d'autre qu'un étranger; mais le temps passé en compagnie de la mort est temps perdu. La vie s'égoutte peu à peu, comme l'eau tombant dans les catacombes, et à la fin nous serons aussi silencieux que nos ancêtres, alors mieux vaut céder à nos vaines grandeurs tant que nous le pouvons. À chaque seconde, notre temps perd son sang. Crier, hurler, courir, pas de différence, alors pourquoi ne pas oublier ce qui ne peut être évité? Les allées de la mort serpentaient à n'en plus finir. Il y avait parfois une odeur désagréable, vinaigrée, que je connaissais pour avoir visité une ou deux morgues de campagne; pas moyen d'y échapper, et la poussière de la mort me desséchait la gorge. J'arrivai dans une sorte de caverne où s'entassaient jusqu'à hauteur de mon cou des ossements inutilisés lors de l'édification des lieux : os pelviens, côtes (vertèbres et autres petits os devant tous avoir été jetés ou s'être désagrégés). Ces reliques étaient presque translucides, comme des coquillages, tant la mort les avait grignotées. Cette odeur, cette odeur de vinaigre et de vomi, me brûlait la gorge, mais j'y étais peut-être plus sensible que je n'aurais dû, car les autres touristes ne semblaient pas dégoûtés; à dire vrai, certains riaient, soit par bravade, soit parce que pour eux c'était aussi irréel qu'un film d'épouvante; ils ne croyaient pas qu'ils feraient partie de l'acte suivant, ce pourquoi sans doute un type déplaisant semblait se demander s'il allait ou non voler un os - n'en avait-il donc pas assez dans sa viande vivante? Il ne doit pas avoir été le seul car, arrivés au bout et remontant jusque dans la rue, nous rencontrâmes un homme qui ne perdait pas son temps, derrière une table où il y avait déjà deux crânes, repris à des voleurs le jour même; il vérifia nos sacs à dos. Je fus heureux quand, le dépassant, je vis la lumière du soleil - presque fou de joie, en fait, car depuis que je suis devenu journaliste, à temps partiel, de la politique des armes, je ne suis pas titillé par la mort. J'essaie de la comprendre, de me lier d'amitié avec elle, et je n'apprends jamais rien, sinon la leçon de ma propre impuissance. La mort pue dans mes narines, comme elle le faisait en cet après-midi d'automne parisien, frais et ensoleillé, alors que je voulais être heureux.
Dans les boulangeries, les baguettes et les mini-ficelles, pâles et guindées, les croissants et les pains au chocolat, me rappelaient tous des os. Des fromages couleur d'os empestaient dans d'autres boutiques. Tout autour de moi, les vers d'acier du métro traversaient d'autres catacombes, précipitant de trou en trou des os encore vivants. Dans l'une des librairies de la rue de Seine, je découvris un volume de Poe relié de manière démoniaque, aux pages de garde marbrées comme des flammes; les gravures, bien sûr coloriées à la main par l'artiste, représentaient des squelettes horriblement menaçants, dont les doigts d'os agrippaient et griffaient. J'épiai un mariage place Saint-Germain, dont l'église avait été bronzée et fumée par le temps jusqu'à prendre la couleur d'os très moches; je vis la mariée vêtue de blanc - qui bientôt deviendrait os jaunes. Les traverses de ciment, étroites et pâles, des lignes de chemin de fer, les grilles de métal et de bois, une maquette de colonne vertébrale dans la vitrine d'une librairie d'anatomie, puis même les branches et les troncs d'arbres, toutes les lignes gravées ou latentes, le monde lui-même dans tous ses segments, ses rayons, ses catégories démembrées, devenaient hideusement cadavériques. Je voyais et j'inhalais la mort. Je la goûtais entre mes dents. J'exhalais, et les faibles bouffées de mon souffle ne pouvaient repousser ma nausée. Seul le temps y parvint - une nuit et un jour, pour être exact -, après quoi j'oubliai de nouveau, jusqu'à ce que j'écrive ces mots : je dois mourir. J'y crus, mais pour un instant. Je ne fis ainsi plus qu'un avec ces crânes qui ne connaissaient plus leur mort. Même en écrivant cela, prélevant mes lettres dans l'ossuaire de l'alphabet, mes o comme des têtes de mort, mes i et mes l semblables à des côtes, mes b, q, p et d à des humérus brisés aux extrémités en boules, je n'y croyais que par à-coups. L'odeur revint dans mes narines, mais désormais j'étais à Vienne - dont, au fait, je décidai de ne pas visiter les catacombes - alors je sortis et reniflai un expresso surmonté de crème fraîche. Écrire était maintenant, comme l'écriture le doit, soumis aux chorégraphies et aux paradigmes qui transformaient cette odeur en quelque chose de plus que sa révoltante vacuité. Je prends mon sens où je peux le trouver; et quand je ne peux pas, je l'invente. Et ce faisant, je nie l'absence de sens, et ce faisant je me mens à moi-même. L'expérience ne ment pas forcément, mais cette odeur n'est pas une expérience pour la matière qui l'émet. Ni les morts ni les vivants ne peuvent faire l'expérience de la mort. Le projet des travailleurs parisiens, esthétiser, arranger et ainsi, d'une certaine manière, transformer les objets dont eux-mêmes étaient composés, fut une bizarre réussite, mais cela aurait pu être fait avec des miches de pain rassis. Cela affectait les os; cela ne pouvait affecter la mort. Cela avait aussi peu de sens, disait aussi peu, que ma petite histoire. Cela parlait d'eux comme je dois parler de moi. Je peux lire leur signification, mais pas celle de la mort. Pour moi, elle est par-dessus tout une odeur, une très mauvaise odeur, et cela, comme les squelettes qui terrifient les enfants, n'est pas la mort. Si j'avais à la respirer plus souvent, si j'avais à travailler dans les catacombes, je n'en penserais rien. Et d'ici quelques années ou quelques décennies, je ne penserai plus rien de quoi que ce soit.

 

II
PENSÉES D'AUTOPSIE

Il sera du devoir du coroner d'enquêter sur, et de déterminer, les circonstances, mode et cause de toutes les morts violentes, subites ou inhabituelles.
CODE DE L'ÉTAT DE CALIFORNIE, Section 274911

Aldous Huxley écrivit autrefois que « si nous restons presque tous ignorants de nous-mêmes, c'est parce que la connaissance de soi est douloureuse, et que nous préférons les plaisirs de l'illusion ». C'est pourquoi on repousse la déplaisante leçon personnelle des catacombes. Mais nous pouvons étendre le principe. Il n'y a pas que la connaissance de soi qui fasse souffrir. Considérez la fille noire qu'un enquêteur avait sortie d'une benne à ordures une nuit. Sa bouche était ensanglantée, ce qui n'était pas si étrange; elle aurait pu être une SDF alcoolique avec des hémorragies variqueuses. Mais, braquant sa lampe de poche dans cette obscurité buccale, il surprit un reflet - ni de sang ni de salive scintillant comme du métal, mais du métal lui-même - une lame brisée. Dans sa bouche, qui ne pouvait plus parler, gisait la vérité de sa mort. L'enquêteur ne pouvait lui rendre la vie, mais par cette double exhumation - le couteau du cadavre, le cadavre de la benne puante - il avait ressuscité quelque chose d'autre, une quantité impérissable que le meurtrier dans sa peur, sa fureur ou son égoïsme glacé, entendait ensevelir - à savoir, le fait du meurtre, dont la réalité n'aurait pas été moins réelle s'il n'avait jamais été connu, mais qui, jusqu'à ce qu'il soit connu et prouvé, demeurait impuissante à faire le bien. - Quel bien? Très simplement, déterminer la cause de la mort est le préalable à toute justice, bien que celle-ci, comme les autres concepts sonores, puisse produire tout ce qu'on veut de l'apaisement à l'acceptation, à la compensation, à la vengeance, aux clichés hypocrites. Au bureau du médecin légiste, ils le savaient bien - et aussi que le boulot de transformer la preuve en justice ne leur revenait pas, mais aux douze citoyens du box des jurés -, ce que font les coroners et les médecins légistes est nécessaire mais pas suffisant. Sans doute la famille de la femme noire avait-elle compris cela, si elle avait bel et bien une famille, si celle-ci s'en souciait, s'ils n'étaient pas trop abrutis de chagrin. La morgue ne serait que la première de leurs stations sur le chemin de croix (ensuite, l'entreprise de pompes funèbres, le cimetière, peut-être le tribunal, et toujours la maison vide). Avoir affaire à eux était la part la plus triste, et la plus importante, du boulot du chercheur de vérité; comme je l'ai dit, la connaissance fait mal. Le Dr Boyd Stephens, médecin légiste en chef de San Francisco, me dirait plus tard : « Une des choses que j'espérais que vous verriez, c'est une famille qui arrive ici éplorée. Et quand c'est un crime, quand quelqu'un a eu un fils abattu pendant un hold-up, ça rend les choses très dures, c'est un choc affectif énorme. » Je suis moi-même très heureux de ne pas avoir vu ça. Je l'avais vu suffisamment. Dans les catacombes, on ressentait la mort comme dépourvue de sens, et pour l'enquêteur qui avait découvert la femme noire, la morale de la mort demeurait également vide, comme il se doit, que ce soit un suicide, un homicide, un accident ou l'effet de ce que nous appelons avec résignation « des causes naturelles ». Vingt-six ans après l'événement, une femme attentionnée qui y avait assisté m'écrivit pour me parler de la mort de ma petite sœur. J'avais neuf ans, elle en avait six. La femme écrivait : « Je me souviens de vous, très mince, très pâle, les épaules voûtées, les cheveux tout humides et ruisselant sur les côtés. Vous avez dit : "Je n'arrive pas à trouver Julie." » Elle m'écrivait aussi beaucoup d'autres choses dont elle se souvenait. Quand je lus sa lettre, je pleurai. Puis elle poursuivait : « Je suis tentée de dire que la noyade de Julie était une "mort dépourvue de sens", mais ce n'est pas vrai. J'ai appris ce jour-là qu'il y avait dans la vie des domaines où la mesure du sens et du non-sens ne s'applique pas. La mort de Julie existe dans un plan où il n'y a ni crime ni châtiment, ni cause ni effet, ni action ni réaction. Cela s'est produit, c'est tout. » C'est assez juste. Appelez cela moralement ou éthiquement absurde, au moins. (Je ne crois pas avoir jamais répondu : je me sentais trop triste.) Ce n'est que lorsque la justice elle-même condamne quelqu'un à mort, ainsi quand un meurtrier est pendu ou que nous bombardons le Berlin de Hitler ou qu'un agresseur se heurte à l'autodéfense mortelle de sa victime, que nous pouvons admettre que ces morts avaient leur raison. Les suicides à principes ont aussi un sens. Quand Caton s'éventre, il accuse César le conquérant, qui lui aurait accordé sa clémence, et dont le pouvoir condescendant s'effondre désormais devant un simple cadavre. Mais la plupart des gens (dont de nombreux suicidés, et la majorité de ceux qui trouvent la mort suite à une injustice judiciaire malveillante) meurent par accident, vainement et, en définitive, se désagrègent anonymement, comme les crânes inconnus dans les catacombes - et de même, la femme noire dans la benne à ordures. Peu importe que son meurtrier ait eu une raison - elle est morte pour rien; et toute la toxicologie, toutes les analyses d'éclaboussures de sang du monde, même si elles mènent à la condamnation de l'assassin, ne peuvent rien y changer. Son exécution peut avoir un sens; le meurtre de sa victime n'en a presque certainement aucun.





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