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Le livre en tant qu'essai n'est pas sidérant. Le contenu théorique, si l'on excepte la notion de « calcul moral », sur laquelle on reviendra (et encore), n'est pas bouleversant. Les évocations historiques sont laborieuses, souvent redondantes, parfois incomplètes ou imprécises (les séquences sur Napoléon notamment). Mais la vérité éclate au détour des pages en trop, sur une image, un exposé méthodologique, un rapprochement insoupçonné, sur une phrase, une séquence descriptive ou une synthèse arrachée au forceps à la pensée au galop : Vollmann est le plus grand journaliste écrivain en activité, son cerveau mériterait d'être exposé au Musée de l'Homme comme l'exemple même d'une machine supérieurement humaine et intelligente. Le rythme de son écriture mériterait qu'on l'étudie au microscope afin de saisir enfin pourquoi on ne peut s'en défaire, même quand on s'en agace, pourquoi on reste prisonnier des semaines entières de son épanchement. Le syndrome Dantec est à l'œuvre : quand le flow dépasse l'auteur et le rythme la pensée, on ne parle plus essai ou littérature mais musique.
Au concours du meilleur livre, Vollmann gagne sur tous les tableaux : au nombre de pages bien sûr, au poids, mais surtout à l'initiative, à la simplicité, à l'efficacité de l'esprit en escaliers. Il y a trop d'essais qui se prennent pour des essais, trop de pensées qui se prennent pour des pensées et qui n'en sont pas pour qu'on ne reconnaisse pas en Vollmann un semblable qui essaie de faire son boulot correctement et en autodidacte du terrain : penser la modernité, ouvrir les yeux et réfléchir par soi-même. Ses raisonnements sont limpides, ses démonstrations intelligibles, ses hésitations permanentes. Chaque dérivation de la pensée (et elle n'est que ça ici, dérivation de dérivation de dérivation) active un flux, un flow d'éléments qui sont au moins aussi impressionnants par ce qu'ils charrient d'érudition, d'informations historiques, d'historiettes, de poésie que le résultat analytique et schématique sur lequel ils déboucheront.
Les 7 tomes de l'édition complète que (par snobisme sûrement) je m'étais procurés sur ebay à leur sortie sont encore chez moi. Je n'en ai lu que 3 intégralement pour le moment mais ai remplacé avantageusement leur lecture exhaustive par la lecture du résumé en VO, il y a deux ans, ce qui m'a laissé un peu d'avance sur l'édition française sortie cette semaine. Le livre des violences qui démarre assez poussivement par une scène aux catacombes de Paris (l'écriture de Vollmann y est particulièrement ampoulée et médiocre - ce qui lui arrive parfois), se pose d'emblée en réflexion sur la violence, la mort, et sur la question centrale (pour tout un chacun, individu, Etat, ou collectivité) de la légitimité de la violence et du geste fatal (meurtre, assassinat, attentat, génocide,...) infligé à autrui. Vollmann, et on lui concède, place cette question au cœur de l'homme : ses pérégrinations autour du globe lui ont montré qu'où qu'il aille, l'homme réduisait peu ou prou son sens à une série de sales coups infligés à ses semblables, montés en gangs, en guerre, en plans affreux, en agressions, en assassinat, en massacre.
Selon sa bonne vieille méthode d'interrogation des témoins (celle-là même qu'il utilisait lors des Nuits du papillon, il y a des lustres), Vollmann laisse la parole aux bourreaux et entend leurs justifications. La partie la plus stimulante de l'ouvrage est consacrée aux analyses des motivations des auteurs de violence : autodéfense, lutte des classes, honneur et héroïsme. Vollmann impressionne ici par sa capacité à chercher l'exhaustivité et à entrechoquer les exemples. Selon lui, les actes même les pires répondent à un calcul instantané effectué par l'individu qui agit (décide, commande, tient le couteau,...), pèse le pour et le contre, met en balance l'ensemble des éléments à sa disposition pour estimer s'il doit tuer ou ne pas le faire. D'une manière un peu réductrice (il y introduit de la morale, de l'honneur, des paramètres à la louche), ce calcul moral n'est rien d'autre que la formalisation un peu ronflante et glorieuse de la notion fondatrice de la microéconomie : le choix, l'intérêt à agir, l'utilitarisme élargi, embrassant désormais les valeurs, le contexte, la morale ou sa représentation.... Ainsi, ce n'est pas tant l'apport théorique de Vollmann qui vaut ici (sa pensée est plus riche que ce que j'en laisse paraître) que la leçon d'humanisme et de littérature qui en découle, l'impératif de tolérance et de mise à l'écoute de l'autre (très Lévinassien) qu'il impose en retour. L'apport de Vollmann (sa faute ?) est finalement de présupposer que même dans la violence la plus instantanée et barbare s'effectue un travail de raison sommaire (le fameux calcul moral).
Vollmann nous invite à respecter les choix d'autrui dans ce qui pourrait passer ailleurs pour un appel au relativisme (chacun ses motivations) mais qu'il réussit à encadrer assez sévèrement par des règles et des préceptes à ne pas transgresser et qui en arrivent (à coups de centaines de pages) à définir une sorte de praxis de la violence, utile à tout un chacun. Quand dois-je foutre mon poing dans la gueule d'autrui ? Quand dois/puis-je le massacrer ? Vollmann parle de Cortès, de John Brown (l'un des exemples les plus percutants et les moins bien connus ici), de Staline, Trotski, Hitler. Il débouche sur des grilles d'analyse qui sont d'une simplicité enfantine, avant de revenir, dans la dernière partie du livre, à un palpitant tour du monde des violences. Reprise d'articles et de récits qui semblent plus appartenir à sa veine docu-romanesque qu'au reste, les études de cas sont tout bonnement sublimes quand elles nous baladent des Etats-Unis à la Yougoslavie en passant par l'Asie, l'Afrique, etc.
Etrangement, le voyage s'achève sans véritable conclusion avec juste l'idée que le calcul moral expliqué à tous servira la cause : celle qui veut que les violences diminuent (peut-être) ou soient circonscrites aux seules violences.. à bon droit. Il y a chez Vollmann un romantisme et un désespoir qu'y en font une sorte d'Anti-BHL. Le chevalier blanc a rangé sa monture et chemine à pied. Il a troqué ses paires de bras pour des yeux dans le dos, au poitrail, au ciel, partout. Le livre ne manque pas de maladresses et n'évite pas les lourdeurs. Il n'en a pas moins des ailes au derrière et de quoi inspirer le sentiment au lecteur que sa propre pensée est légitime, que l'effort de conceptualisation est possible et vital. Par son Livre des violences, il donne le meilleur exemple d'une pensée et d'une écriture en marche. C'est cette énergie qu'on lui envie et qui nous met à genoux, cette énergie qu'on retrouvera sûrement l'an prochain en français dans son escapade hobo Riding Toward Everywhere (un reportage assez bref et splendide sur les cloches en train) et son monumental Imperial (1300 pages à la frontière mexicaine...pas lu encore).
Le livre des violences, de William T. Vollmann. Tristram, 940 pages.
Benjamin Berton
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