Central Europe de William Vollmann



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Ceux qui proposeront une critique de Central Europe (en l'ayant vraiment lu) dans les prochaines semaines auront du mérite.

Familier et grand amateur de l'œuvre de Vollmann depuis plusieurs années (j'ai dit de lui, pour la sortie des Fusils, qu'il était le plus "grand écrivain américain vivant , formule que je n'ai réservée jusqu'à présent qu'à... 2 ou 3 "écrivains américains vivants" et que je continue de revendiquer), j'ai eu du mal à entrer dans ce Central Europe que je m'étais procuré à sa sortie en 2005.

Pour la première fois avec un ouvrage du natif de Los Angeles, j'ai même jeté l'éponge aux alentours de la page 620, incapable d'aller plus loin et globalement déçu par une œuvre certes monumentale (par ses ambitions historiques, son nombre de personnages, sa longueur, la diversité des techniques narratives utilisées) mais que j'avais perçue à l'époque, et pour la première fois, étouffante, trop démonstrative et manquant d'un travail éditorial susceptible de l'alléger de ses scories.

Sentant la rentrée littéraire approcher, je n'ai achevé ma lecture (un dernier sprint de 250 pages, poussé jusqu'aux notes où l'auteur explique sa démarche et énonce ses sources), qu'au milieu du mois de juillet.

Entre temps, les motifs du roman avaient fait leur chemin et les intentions de l'auteur m'étaient apparues plus claires derrière ma lecture laborieuse.

La reprise en main fut amplement facilitée par la lecture de l'opus 110, l'une des histoires clés du roman (la meilleure) et une référence directe à ce morceau de musique de chambre que Chostakovitch composa pour honorer sa propre mémoire.

Le musicien russe est d'une certaine façon le héros-synthèse de ce grand livre d'histoire qui court chronologiquement, en une série de nouvelles (37, pour être précis) d'1 à 110 pages, depuis les manoeuvres qui précèdent l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, jusqu'à la Guerre Froide.

Les personnages sont tantôt réels, tantôt recomposés à partir de faits historiques ou carrément fictifs.

Le point commun de toutes ces nouvelles est, par delà l'évocation d'une vaste perspective historique et la permanence de quelques figures, la confrontation d'individus avec le totalitarisme et les "instants particuliers" que cette confrontation offre à ces personnages.

Ces instants qui sont racontés ici sont des moments de suspension morale où l'homme est tiraillé entre le bien et le mal, entre le sens de l'histoire et son intérêt propre, obligé à un arbitrage impossible entre compromis, compromission et idéalisme.

L'un des principes d'organisation des récits est que Vollmann a souvent voulu mettre en liaison invisible une histoire russe et une histoire allemande.

Les héros se répondent alors dans la tragédie, forcés de donner un contenu extrêmement concret (un crime, un risque, un sacrifice, un suicide, une trahison) à des questions qui restent d'ordinaire dans le domaine de la pensée abstraite.

Le général Vlasov rejoint l'ennemi nazi et se bat à ses côtés avec sa fameuse armée anti-stalinienne, tandis que le Feld Marechal Paulus acceptera de travailler avec les communistes après sa capture.

De la même façon, se répondent les audaces de la poète russe Akhmatova, apolitique et persécutée, qui cédera finalement au régime pour sauver son fils de la déportation, et le succès du cinéaste Roman Karmen, dont les films servent l'idéologie dominante.

L'intention de Vollmann, dont la langue n'a jamais été aussi simple et lisible (peu d'effets de manche ici, en dehors des variations de points de vue qui peuvent désarçonner), est peut-être tout bêtement de dégager des instants d'intense humanité depuis un amoncellement d'horreurs.

L'Histoire est une somme-système d'oppressions qui s'incarnent dans les dictateurs (Hitler et Staline font des apparitions remarquées) ou dans cette voix mécanique d'opérateur téléphonique qui donne son titre au livre.

Mais l'Histoire a des recoins que la raison du plus fort et du plus cruel ignore, des zones d'ombre où le libre arbitre peut s'exercer, quitte à ce que celui qui l'exerce claque dans la foulée.

L'auteur en profite pour remettre en cause (œuvre salutaire pour son pays) les notions de guerre juste, de bon droit et de crime par des rachats de toute beauté, des conduites plus ou moins héroïques (un Allemand vengeur ralentira la mort des Juifs exterminés dans les camps en remplaçant le gaz par un autre produit létal). Les lignes entre Bien et Mal, rapatriées dans la sphère du quotidien et de l'individu, sont plus mouvantes et brouillées que celles qui définissent la grande Histoire.

Comme il l'a fait jusqu'alors, Vollmann, qui est un déterministe acharné (je vous fais grâce de son traumatisme d'enfant), traque l'espoir et la lumière où ils n'ont plus lieu d'être. Cela donne des séquences d'une beauté incroyable et des passages d'une dureté glaciale.
Si Central Europe apparaît comme un chef-d'œuvre long en bouche et quelque peu difficile d'accès, c'est sans doute parce qu'à force de multiplier les situations d'exception et les moyens exceptionnels, Vollmann noie un peu l'émotion dans la sauce.

C'est aussi parce qu'à nous ramener à l'histoire de la vieille Europe plutôt que de nous parler de l'Amérique ou de l'Asie, notre attention et notre intelligence n'ont pas la même fraîcheur.

Et enfin c'est parce que Central Europe est parfois trop docte et documenté pour l'époque et nous qui n'aimons rien moins que se sentir en position d'élèves, fut-ce à l'école des émotions. En attendant la traduction du prochain Poor People dans lequel Vollmann ressort le mode reportage, Central Europe est néanmoins une autre très belle pierre dans le jardin de la littérature. Un peu lourde pour nous, mais idéale pour s'asseoir dessus, regarder le monde et voyager dans le temps.

Benjamin Berton 

Le 24 janvier 2008







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