Le tunnel de William H. Gass



Critique

Note du livre Le Tunnel - William H. Gass

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Le Tunnel - William H. Gass



On connaissait les romans-fleuve (qui s'écoulent sans contrariété), les romans-somme (qui assomment avant la fin), les romans-torrent (vifs et qui vont à toute vitesse) mais pas encore les romans-rivière souterraine : noirs, glacés et si peu hospitaliers que lecteurs et chauve souris les ont désertés. Sauf nous qui avons été au bout du Tunnel de William H. Gass, auto-analyse monstrueuse d'un historien très limite. On en ramène une chronique minérale.
Les romans-rivière souterraine ne remontent pas nécessairement à la surface (on dirait alors qu'ils surrectent) et peuvent vous emmener si bas dans le froid qu'il faut avoir le cœur bien accroché et une forme de masochisme pour les descendre jusqu'au bout.
Le Tunnel est le premier du genre, attendu depuis plus de 35 ans (mais par qui ?), soit le moment où son auteur, professeur de philosophie à l'université de Saint Louis, a officiellement mis en chantier la suite de son premier ouvrage à succès : La chance d'Omensetter (pas lu). Natif de Fargo, dans le Nord Dakota, William H. Gass est depuis devenu un vieil homme (83 ans), une légende littéraire qui n'a d'équivalent que Thomas Pynchon sur le créneau du grand roman américain, ce grand machin qui résumerait la nation et le monde et qu'on ne fantasme pas beaucoup de ce côté-ci de l'Atlantique.

Ardu et irritant
Avec ses 700 et quelques pages, le Tunnel en impose d'emblée et postule évidemment au statut de livre de l'année (2007 pour nous, 1996 aux Etats-Unis, puisqu'il aura fallu le traducteur Claro et sa collection Lot49 plus 10 ans pour qu'on découvre le roman), c'est la moindre des choses. Dire si Le Tunnel mérite autre chose qu'une place au palmarès annuel est sûrement prématuré : on en est pas certains à vrai dire.
La mise en pages a beau essayer de nous faire passer ce livre austère pour un livre sympa (façon Maison des Feuilles de Mark Danielewski) en multipliant les effets graphiques, les dessins, les gros titres, les insertions de poèmes : le Tunnel est un livre ardu et qui irrite plus qu'il n'emballe.William H. Gass a cédé à quelques travers qui nous font douter de son projet : son personnage principal est un vieux bavard, juif tendance horripilant. William Frederick Kohler est un historien reconnu qui achève tranquillement sa grande œuvre : un bouquin intitulé Culpabilité et Innocence dans l'Allemagne de Hitler, qui, comme tout grand bouquin retournera l'historiographie comme une vieille chaussette, pour la remettre à l'endroit.

Psychanalyse à ciel ouvert

Alors qu'il écrit l'introduction (quelques pages encore et le livre sera bouclé), dans son bureau, dans sa cave, Kohler explose en vol. L'historien intercale une première page de « souvenirs » à son manuscrit et se met soudain à se raconter. D'autres pages tombent et glissent au cœur du manuscrit de Culpabilité et Innocence, où l'auteur les cache afin que personne (et surtout pas sa chienne de femme) ne les découvre. Contamination. Vidage de couilles mentales. Kohler raconte son enfance, son mariage, sa femme Martha et la haine qu'il lui voue, ses maîtresses étudiantes, ses filles qu'il embroche avec son micro-pénis dans les arrière-salles de classe, son rapport à l'Histoire aussi.
Le Tunnel est le récit intercalaire d'une vie, le lac de déversions d'une vielle baudruche universitaire en bout de course, une sorte de crachoir géant où Kohler-Gass lance sa grande psychanalyse, sans psy, à ciel couvert, sa philosophie de l'histoire à la portée des caniches. De son enfance malheureuse (mère alcoolique, entre autres), de la Lolita qui l'a laissé tomber et qui l'a fait souffrir (Lou), de sa relation avec son maître en histoire, de ses lectures, de ses goûts et dégoûts, de ses tares (cette petite bite obsessionnelle et qui n'est pas ce qu'on préfère ici), de sa judéité, de sa relation étrange et ambiguë avec le Reich, de ses collègues, Kohler ne cache rien et débite, déprime le tout sur un rythme insensé. Paragraphes, parties, sous-pentes. Le tout comme classé de manière aléatoire. Gass a d'ailleurs livré de temps en temps un fragment à des revues pendants la gestation de 35 ans.

Loin du bienveillant Littell
Mais Le Tunnel est un et atrocement cohérent. Ah oui, parallèlement, le personnage prend une pioche et creuse un tunnel dans sa cave-bureau.
On peut considérer qu'il y a 300 pages réellement agaçantes dans ce Tunnel comme il y en a 2 sur 3, en moyenne, qui agacent chez Céline. Gass joue d'une certaine façon dans cette catégorie mais sans qu'on puisse savoir à coup sûr si la méchanceté et la noirceur de Kohler ne relèvent pas du système ou de l'imposture. Il fait si noir dans Le Tunnel qu'on ne sait pas toujours distinguer le lard du cochon. Les « ... » de Céline sont des « ? » chez Gass. Son style est bâti sur de fausses interrogations qui, au lieu de retomber sur des réponses ou des descriptions, restent étrangement suspendues au dessus de vous et finissent par ressembler à des potences.
Le Tunnel perturbe, si bien qu'on cherche souvent de l'air en dehors de lui. En plus des 300 pages agaçantes, il y en 300 autres qui sont risibles ou ridicules : des histoires de vieux con, de sexe, d'intello d'un autre siècle, qui sont réellement pénibles à lire. 50 pages peut-être sur sa femme qui sont vraiment abominables et qui ne sont pas forcément les mêmes que les 300 autres.
Pour le reste, quelques centaines de pages intercalaires de pure méchanceté, de cruauté diamant, de psycho-lamination socio-historique. Was ist das ? Autant dire que Gass avec son historien du nazisme écrabouille le bobobourreau bienveillant de Jonathan Littell avec l'ongle de son petit orteil. Chiche ?

Dans un roman-rivière souterraine, à considérer qu'on ne soit pas équipé d'une lanterne type lampe de mineur, on se fout du paysage de toute façon, il fait plus noir que dans le cul d'un aigle. Ce qui compte, c'est le rythme de l'eau sous le pneumatique, ses accélérations, sa lenteur, les fantômes en costume peluche qui nous caressent les cheveux et nous foutent la trouille, les stalactites qui descendent si bas qu'ils nous déchirent le cuir chevelu quand on se redresse. La descente de Gass est la plus raide et effrayante qu'on ait faite depuis un bail. Ce qu'il y a de mieux dans le Tunnel ? Le bout, bien sûr. (rires)

Le Tunnel
William H. Gass
708 pages, Collection Lot49, Le Cherche-midi

Benjamin Berton Le 07 mars 2007
Sur Flu - Le fil d'actu Le Cherche-Midi sur le blog livres et des extraits (1, 2, 3) du Tunnel.







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