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Ardu et irritant
Avec ses 700 et quelques pages, le Tunnel en impose d'emblée et postule évidemment au statut de livre de l'année (2007 pour nous, 1996 aux Etats-Unis, puisqu'il aura fallu le traducteur Claro et sa collection Lot49 plus 10 ans pour qu'on découvre le roman), c'est la moindre des choses. Dire si Le Tunnel mérite autre chose qu'une place au palmarès annuel est sûrement prématuré : on en est pas certains à vrai dire.
La mise en pages a beau essayer de nous faire passer ce livre austère pour un livre sympa (façon Maison des Feuilles de Mark Danielewski) en multipliant les effets graphiques, les dessins, les gros titres, les insertions de poèmes : le Tunnel est un livre ardu et qui irrite plus qu'il n'emballe.William H. Gass a cédé à quelques travers qui nous font douter de son projet : son personnage principal est un vieux bavard, juif tendance horripilant. William Frederick Kohler est un historien reconnu qui achève tranquillement sa grande œuvre : un bouquin intitulé Culpabilité et Innocence dans l'Allemagne de Hitler, qui, comme tout grand bouquin retournera l'historiographie comme une vieille chaussette, pour la remettre à l'endroit.
Psychanalyse à ciel ouvert

Loin du bienveillant Littell
Mais Le Tunnel est un et atrocement cohérent. Ah oui, parallèlement, le personnage prend une pioche et creuse un tunnel dans sa cave-bureau.
On peut considérer qu'il y a 300 pages réellement agaçantes dans ce Tunnel comme il y en a 2 sur 3, en moyenne, qui agacent chez Céline. Gass joue d'une certaine façon dans cette catégorie mais sans qu'on puisse savoir à coup sûr si la méchanceté et la noirceur de Kohler ne relèvent pas du système ou de l'imposture. Il fait si noir dans Le Tunnel qu'on ne sait pas toujours distinguer le lard du cochon. Les « ... » de Céline sont des « ? » chez Gass. Son style est bâti sur de fausses interrogations qui, au lieu de retomber sur des réponses ou des descriptions, restent étrangement suspendues au dessus de vous et finissent par ressembler à des potences.
Le Tunnel perturbe, si bien qu'on cherche souvent de l'air en dehors de lui. En plus des 300 pages agaçantes, il y en 300 autres qui sont risibles ou ridicules : des histoires de vieux con, de sexe, d'intello d'un autre siècle, qui sont réellement pénibles à lire. 50 pages peut-être sur sa femme qui sont vraiment abominables et qui ne sont pas forcément les mêmes que les 300 autres.
Pour le reste, quelques centaines de pages intercalaires de pure méchanceté, de cruauté diamant, de psycho-lamination socio-historique. Was ist das ? Autant dire que Gass avec son historien du nazisme écrabouille le bobobourreau bienveillant de Jonathan Littell avec l'ongle de son petit orteil. Chiche ?
Dans un roman-rivière souterraine, à considérer qu'on ne soit pas équipé d'une lanterne type lampe de mineur, on se fout du paysage de toute façon, il fait plus noir que dans le cul d'un aigle. Ce qui compte, c'est le rythme de l'eau sous le pneumatique, ses accélérations, sa lenteur, les fantômes en costume peluche qui nous caressent les cheveux et nous foutent la trouille, les stalactites qui descendent si bas qu'ils nous déchirent le cuir chevelu quand on se redresse. La descente de Gass est la plus raide et effrayante qu'on ait faite depuis un bail. Ce qu'il y a de mieux dans le Tunnel ? Le bout, bien sûr. (rires)
Le Tunnel
William H. Gass
708 pages, Collection Lot49, Le Cherche-midi
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