No Smoking de Will Self



Critique

Note du livre Rire de tout, du pire surtout

Lecteurs

Votre note

Rire de tout, du pire surtout



En attendant la traduction de l'excellent Book of Dave de Will Self, on peut lire celle de son dernier roman, No Smoking (The Butt en VO) ou l'histoire d'un homme qui se retrouve condamné à payer pour les erreurs de l'Occident suite à une simple histoire de mégot.

- Lire l'entretien avec Will Self 

No Smoking ne parle pas d'un type qui a failli arrêter de fumer. C'est un peu plus que ça : une fable hallucinante et absurde sur les rapports entre le Nord et le Sud, entre la civilisation et les « peuplades primitives », entre nature et culture, entre la raison et l'instinct, c'est une variation subtile et improbable sur le Au coeur des ténèbres de Conrad, une sorte d'odyssée en forme de road movie dans un pays imaginaire, fruit de la rencontre très crédible et incestueuse entre l'Australie et l'Irak. Après le chef d'œuvre The Book of Dave (qu'on nous promet à la traduction pour l'année prochaine), Will Self s'aère et s'allège, fuit Londres mais ne perd pas son génie du langage et de la situation. No Smoking est l'un des romans les plus drôles et savoureux qu'on a lu ces dernières années. Ce n'est pas le meilleur Will Self (attendez de lire le Book of Dave, vous comprendrez pourquoi) mais il est suffisamment bien troussé pour faire rire le Stade de France trois soirs de suite, enterrer toutes les tentatives de satire sociale et internationale pendant quelques années et mériter sa place au chaud entre Les Grands Singes et Ainsi vivent les morts. Rayon Génie en roue libre, « pour le meilleur et pour le rire », comme on dit pour faire drôle.

No Smoking (ou The Butt, en vo, « the exit strategy », un sous-titre qui a son importance) démarre comme un roman comique : Tom Brodzinski, sa femme, ses deux jumeaux et son fils adoptif à demi-attardé (un autre détail qui aura son importance) sont en vacances dans un hôtel international. Tom est au balcon et reluque le couple du dessous (la fille surtout, une bombe indigène à demi-nue, à la colle avec un vieux mec) en fumant sa dernière cigarette. Promis, cette fois, il arrête. Il tire sa dernière taffe et balance dans une scène d'une grande drôlerie (le looping triple-lutzé du mégot est formidablement bien décrit) sa clope par-dessus le parapet. Manque de bol, le dit mégot s'écrase sur le crâne du voisin qui hurle de douleur avant de s'écrouler victime d'un malaise sévère. Les voisins portent plainte (le pays a instauré des lois draconiennes et ubuesques en matière de réglementation anti-fumeurs) et Tom est condamné à expier son crime (très sérieux là-bas) en allant dédommager la tribu dont on est originaire le couple à 4000 kilomètres de là, au fin fond du bush. Sa famille repart en Angleterre. Lui est coincé là et n'en reviendra pas. Début et fin du voyage intérieur.

Tenter de résumer No Smoking serait vraiment une chouette ambition mais prendrait beaucoup trop de temps et d'espace. Disons que le reste du roman est un road movie ou un road-book qu'on peut rapprocher, si l'on y tient vraiment, des récits de voyage du XIXème siècle, mais que l'auteur aurait pervertis en monument d'absurdité contemporaine. Le pays des Tayswengos a sans doute été dans un lointain passé colonial une terre d'aventures épiques et majestueuses. Livingstone, I presume et tout le toutim. En 2006, la civilisation est passée par là et a tout ravagé. Les abori-sauvages vivent d'un business d'assurances croisées (les tontines) qui les amènent à s'entretuer pour toucher le jackpot, sont entrés dans l'administration et ont remplacé les traquenards à l'arc et fléchettes par des péages et des comptoirs où ils rackettent le touriste en multipliant les règlements idiots.

Comme Will Self n'est pas qu'un rigolo, le voyage de Tom, flanqué de son Döppelganger loufoque, un présumé pédophile verbeux qui doit lui aussi aller payer sa dîme et partage le 4x4 et les frais, est l'occasion pour l'auteur de dire tout le bien qu'il pense de la contamination des cultures « indigènes » par des colonisateurs aveuglés par leurs idéaux de raison et de progrès. Les deux compères que tout oppose (buddie movie) traversent des déserts et font des rencontres. Ils plongent dans l'inconnu en même temps qu'ils mettent à jour leurs propres failles. Tom est l'un des personnages les plus intéressants de Self, un type qui va déguster tout du long et payer un crime qu'il n'a pas commis et qu'il portait sur lui depuis l'origine : celui d'être un occidental, un touriste, un mari englué dans sa routine et ses aveuglements culturels, un père négligent, un homme moderne avec la résignation en étendard. Comme chez Conrad, son voyage n'aura pas de fin véritable et pas de fin heureuse. No Smoking est une tragédie grecque, une horreur pessimiste du dernier stade. Kurtz est mort quelques années auparavant et a laissé au bout du bout un héritage fatal, là où la science, la raison et l'humanitarisme vont tenter de recoller le bien et le mal, de lutter contre la fin du genre.

No Smoking n'est pas exempt de maladresses (l'intrigue est parfois improbable, voire débile, mais comme Self nous l'a dit, « f*** the plot !» après tout et la vie ne vaut pas mieux) mais est animé d'un tel mouvement vers l'avant qu'on ne peut pas espérer échapper à son rythme fou, sauf à s'arrêter pour crever de rire toutes les trois lignes. Comme l'écriture est une tuerie (ce mec est un styliste grandiose, il a des expressions qui font mouche plus de deux fois sur trois, ce qui en fait un des grands créateurs de mots et d'images de l'époque), et comme il y a ici plus de bonnes idées que de mauvaises, on ne peut qu'applaudir des deux mains et savourer la démonstration. Au jeu des livres qui ont du sens et donnent le sourire, après le James Hawes (Pour le meilleur et pour l'Empire) de l'année dernière, No Smoking mérite la palme d'or, la queue et les deux oreilles. Tout est bon (et intelligent) dans le cochon, même quand il finit pendu.

Will Self, No Smoking, éditions de l'Olivier, 2009. 

Benjamin Berton 

Le 19 October 2009

Sur Flu :

- Lire l'entretien avec Will Self 

- L'actu littéraire sur le blog livres 








• Les news sur Will Self

J'ai vendu mes livres ce weekend (autofiction)
J'ai profité du weekend pour vendre une bonne partie de mes...


La Fondation Popa : Un roman ligne claire
Parfois, dans la ville, Metzler peut faire ça aussi : passer...


La fin des genres : Utopie littéraire sur fond de darwinisme éditorial
Je m'engueulais comme du poisson pourri discutais,...


Will Self balade son Livre de Dave
[note : ce billet a été repêché de "l'enfer" des...


Dans leur chambre
The Guardian dont on ne dira jamais assez de bien publie des...


Atelier de trivialités (3) : les secrets de la psychogéographie
On a déjà parlé ici à plusieurs reprises des...


Difficile d'écrire Copperplate - Atelier de trivialités (9)
  La calligraphie marchait du tonnerre ces deux ou...


Entretien : Will Self parle de Conrad, de cigarette et de tourisme...
Photo © John Foley / Opale   En visite à Paris pour la...


• Les livres de Will Self



• Sur le forum livres

Recherche d'un titre de romanMon livre de poésie, une concrétisation pe...cherche une critique pour mon roman."Contes d'Egypte"recherche titre livre