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- Lire la critique de No Smoking
Ses yeux sont aussi grands que sur les photos, mais son visage beaucoup plus doux et apaisé que sur celles qui lui donnent une tête de bagnard ou de fou dangereux. On s'aperçoit assez vite que Will Self réfléchit vite, très vite, que notre anglais est un peu court pour se hisser à sa hauteur lorsqu'il parle sciences sociales par exemple. La pièce est électrisée et comme saturée d'intelligence, malheureusement inéquitablement répartie de chaque côté de la table. Il faut se rendre à l'évidence : on est à la leçon, mais une leçon qu'on reçoit volontiers de la part d'un tel professeur.
Will Self en interview ressemble à une de ces belles machines dont on distingue la fluidité et la complexité des rouages mais dont on ne garderait, après plus d'une heure d'observation, aucune idée de ce qu'elle fabrique. Mystère. Au terme de toutes ces questions, il n'accuse aucune fatigue, aucune lassitude. On a l'impression que la conversation pourrait durer encore longtemps. Mais « il y a le train à 17 heures ». Le roman qui attend et qu'on ne voudrait pas être accusé de ralentir. Sourire, serrage de main. Il y a des heures qui valent des journées de toute façon. On hésite à se prosterner devant Will Self et ses poupées russes représentant les présidents démocrates, le souvenir qu'il ramènera de Paris. Il nous dédicace un vieux livre de lui en anglais. Il rigole de la groupie intervieweur. Il se plante dans la date et écrit « 8 octobre 2010 ». Toujours en avance d'un coup. Le secret est peut-être là après tout.
Comment vous est venue l'histoire de No Smoking, cette idée de mêler l'interdiction de fumer et une satire d'un pays (imaginaire) à la fois post-colonial, post-11 septembre et un peu apocalyptique ?
C'est venu très simplement en fait. J'étais en Australie. Je fumais une cigarette sur le balcon. Dans le Queensland, les règlements sur l'interdiction de fumer sont incroyables : ils vont par exemple jusqu'à peindre des lignes sur le sol. J'étais donc là, et je me suis demandé en m'amusant : que se passerait-il si je jetais mon mégot sur le gars du dessous ? Mon mégot quitterait l'espace privé de ma chambre, ferait un passage par l'espace public en volant dans les airs, avant d'atterrir dans l'espace privé du voisin. Que se passerait-il légalement ? C'était tellement idiot. J'ai pensé ensuite à l'histoire du Queensland, qui, jusque dans les années 80, ressemblait à une société d'apartheid. Les Aborigènes y étaient persécutés et n'avaient pas le droit de voter. Je me suis dit : c'est vraiment bizarre comme c'est allé vite, l'évolution de cette société où les gens étaient à peine humains et qui, 30 ans plus tard, les civilise malgré eux, au point de leur interdire la cigarette. Nous étions alors en 2005. J'ai commencé à écrire ce livre pendant la guerre en Irak, en me demandant dans quelle mesure cette anecdote disait quelque chose sur la manière dont fonctionne le monde.
No Smoking est un livre satirique mais surtout très marrant, spécialement quand on vous a quitté sur le Book of Dave qui est un livre très sombre. Etait-ce une volonté pour vous de vous aérer, d'écrire quelque chose de plus léger ?
Je ne fonctionne pas vraiment comme ça. Pas quand j'écris en tout cas. En fait, ce que j'avais en tête c'était de sortir de Londres. Le Book of Dave m'avait un peu épuisé de ce côté-là. Je passais mes journées avec une carte de Londres à côté de moi, à sillonner les rues, à réfléchir à la structure de la ville, pour que tout soit conforme, exact, toutes les rues, les allées, les cheminements. Je ne voulais pas me retrouver de nouveau pendant 6 ou 8 mois avec cette topographie là en tête. Ce n'était pas tellement une question d'état d'esprit, d'envie de légèreté. Peu importe que le livre soit gai ou triste. C'est le livre qui débarque et qui dit : « je veux qu'on m'écrive ». Et puis voilà....
L'un des points communs entre Book of Dave et le pays imaginaire des Tayswengos de No Smoking, c'est votre sens de la topographie. Votre imaginaire est très précis. Est-ce qu'on peut relier ça à votre passion pour la marche et la psychogéographie ?
Ca peut paraître arrogant, mais ce qui me surprend toujours c'est que d'autres écrivains ne fassent pas ce boulot là sérieusement. Je fais des cartes et je vais sur place. Lorsqu'on écrit un roman qui se passe, je ne sais pas, à Singapour et qu'on y a jamais mis les pieds ou qu'on en a jamais étudié les rues, alors le lecteur le sentira, même s'il n'est jamais allé là-bas non plus. J'ai du mal à comprendre comment certains arrivent à situer des intrigues dans des endroits qu'ils ne connaissent objectivement pas. J'éprouve quand à moi le besoin de cartographier un minimum, d'écrire sur des endroits et des situations crédibles. Lorsque j'écris, j'ai besoin d'écrire sur l'extérieur, de me déplacer, de sortir de moi.
Votre livre évoque Au coeur des ténèbres de Conrad pour plusieurs raisons : même virée dans l'inconnu, en terre étrangère, progression quasi métaphysique. Etait-ce une référence consciente au moment de l'écriture du livre ?
C'est intéressant que vous me parliez d'Au cœur des ténèbres. En fait, je ne l'avais pas relu depuis 20 ans. Et je l'ai relu depuis. J'en ai lu encore quelques pages la nuit dernière et c'est vrai, le rapport entre les deux est assez saisissant, même si les ressemblances ne sont pas immédiates. Au cœur des ténèbres fait partie de ces romans de l'imaginaire anglo-saxon, du fonds culturel, de la mythologie. Il a des allures de roman anti-impérialiste sans en être vraiment un. La est de savoir si on peut écrire aujourd'hui un roman picaresque, ou une sorte de satire anti-impérialiste, sans faire référence ou évoquer Au coeur des ténèbres. Je ne suis pas sûr que cela soit possible.
Au lieu de raconter des aventures sauvages dans la tradition des explorateurs du XIXème siècle, No Smoking nous entraîne l'enfer des péages, des contrats d'assurance, des bureaucrates...
En fait, ça m'amusait de faire la satire du tourisme. Il y a quelque chose de misérable là-dedans, de très triste, dans l'idée des vacances pas chères passées au milieu de la pauvreté des autres. Faire des milliers de kilomètres, se retrouver au Hilton, ne pas pouvoir faire un pas dans le pays, être reclus à l'intérieur d'un complexe, derrière des vitres blindées. Un peu comme la Zone Verte à Bagdad. Pour moi, le tourisme, ça reste un impérialisme qui ne dit pas son nom, un impérialisme sous la bannière d'un opérateur de voyage. Les Occidentaux s'envolent pour le Mali, la Mauritanie, Madagascar, la Malaisie, pour y lancer des raids, pour piller et prendre ce qu'ils veulent. Ils viennent pour la razzia et puis à la fin ils sont expulsés. C'est vraiment ce dont je voulais parler dans ce roman.
Le livre met en relief les absurdités auxquelles mène la civilisation. Vous avez dit que nous vivons aujourd'hui dans un monde dénaturé. Etait-ce une manière d'illustrer ce constat ?
Ce ne sont pas tant les effets de la civilisation que je dénonce, que la re-civilisation qu'entreprend l'Occident sur les sociétés étrangères, et surtout la fierté et l'arrogance avec lesquelles il agit. Le constat est évidemment le même pour la question écologique. L'Australie subit des sortes d'invasion liées aux algues vertes, parce que toutes sortes de bateaux débarquaient là bas. On plonge une chaise dans l'eau, et en quelques instants elle est couverte de mousse. Ces algues tuent toute vie marine. C'est terrible et pour moi, c'est là une résultante de tout ce mouvement de globalisation.
Plusieurs de vos livres évoquent le danger des sciences sociales qui, si elles vont trop loin, essaient de transformer la société...
Le personnage de Von Sasser a compris tout ça au contraire et l'exprime assez bien dans son long monologue. Il fait une critique assez précise de tout ça. Le problème, c'est qu'il est complètement fou. C'est une version folle et méchante de... moi. Mon porte-voix. Il est convaincu que la civilisation occidentale agit comme le totalitarisme, ce que je crois aussi. C'est une vision extrême. Le problème avec notre civilisation, obsédée par le progrès, c'est qu'elle a passé beaucoup de temps à se convaincre elle-même qu'il n'y avait pas de limite à l'usage de la raison, au point de vouloir contraindre les autres à cela. C'est vraiment ce que je dénonce. Mais je ne dis pas pour autant qu'il faut courir à poil dans la rue...
Votre héros, Tom, semble payer dans le livre pour une faute ou un crime qu'il n'a pas vraiment commis. Il y a cette histoire de mégot mais bon, ce n'est pas un crime majeur. Que dit cette culpabilité ?
Bien sûr qu'il est coupable. Il a fait quelque chose. Pas un crime mineur évidemment ou une petite transgression comme la cigarette, vous avez raison. Il est coupable de négligence, de ne pas avoir mené l'enquête sur les origines de son fils. Si on poursuit l'allégorie politique, l'enfant est l'immigrant, la conséquence directe de l'impérialisme. Tom incarne l'Occident. Il a échoué à endosser la responsabilité qu'il a dans l'immigration de son fils. Il n'a rien compris au monde post-impérialiste, à l'économie du monde. Il est responsable au même titre que la France est responsable pour la francophonie. Vous avez lu le journal aujourd'hui ? Une armée est en train de ravager la Guinée. Des femmes ont été violées. Je ne dis pas que les gens en France sont personnellement responsables pour ça. Je ne dis même pas que le gouvernement français doit envoyer une armée là-bas et dégommer ces malades, arrêter des gens, etc. Ce que je dis, c'est qu'on ne peut pas prétendre qu'on est responsable de rien ou qu'on ne peut rien y faire. On ne peut pas se dire : « oh, ce sont des Africains à moitié dingues, sortis d'Au cœur des ténèbres... ». Ce n'est pas une option. Il faut qu'il y ait une sorte de communication. C'est tout.
Un mot au sujet de J. G. Ballard, dont vous étiez un ami et qui est mort cette année. Vu d'ici, vos œuvres entretiennent une certaine proximité, même si vos vies étaient en apparence assez opposées : lui, tranquille, vivant comme un moine, et vous, déchaîné, faisant les 400 cents coups.
C'était mon maître. Il avait 30 ans de plus que moi. En fait, je ne l'ai pas beaucoup vu les 2 ou 3 dernières années de sa vie, mais nous nous sommes vus régulièrement pendant plus de 16 ans. En ce qui concerne sa vie tranquille, il faut savoir que Ballard avait sa part d'ombre. L'image que vous présentez de lui était une image qu'il avait choisi de présenter au monde, une image calculée, présentable et facile à vendre pour lui. Il est devenu culte, surtout à partir du début des années 70 aux Etats-Unis. En Angleterre, c'est venu beaucoup plus tard, dans les années 80, à l'époque où Jim était déjà un quinquagénaire. C'était un homme extrêmement intelligent et sophistiqué et qui avait très bien compris que son personnage ferait de bons papiers : un type solitaire, reclus dans une banlieue inconnue, qui écrit des trucs très violents et très critiques, alors qu'il ressemblait à... un banquier. Il vivait dans une maison poussiéreuse, à l'ancienne dans une banlieue vraiment emmerdante....
Est-ce que vous avez pensé faire comme lui ? Adopter un masque pour vous protéger ? Le « nouveau Will Self », qui arrête de fumer, de se droguer, de picoler, c'est une stratégie ?
(Rires) Non, non, je ne viens pas du même endroit, du même milieu. J'ai toujours vécu assez confortablement, dans un environnement beaucoup plus... superficiel. Mais d'un autre côté, j'ai commencé à intéresser les médias assez jeune, quand j'avais une petite trentaine d'années. J'ai dû vivre en public pendant quelques années, ce qui n'est pas facile. En vieillissant cela se tasse et on fait moins attention à ça. En fait, je fais le parcours inverse de Jim. Plus le temps passe, et plus on délaisse mon personnage pour s'intéresser davantage à mes livres. Ça me va bien. Tout le monde croit me connaître. Les gens de votre génération ont lu tellement de choses sur moi dans la presse qu'ils ont leur idée sur moi. Ils ne m'embêtent plus avec ça.
Vous lisez toujours ce que les critiques disent de vous ?
Je ne lis plus beaucoup de critiques. J'en sais assez en bossant avec mes éditeurs. L'importance des critiques a, me semble-t-il, beaucoup diminué. J'en discutais l'autre jour avec Martin Amis. Lui-même est passé à une vitesse incroyable du statut d'« enfant terrible » des lettres britanniques à celui de vieux type. Ses livres étaient dégoûtants, dérangeants et puis, hop, du jour au lendemain, il est devenu un écrivain éminent. Il ne s'est rien passé entre les deux. C'est assez dingue. J'attends que ça arrive pour moi...
Votre livre est très abouti d'un point de vue stylistique. Vous réécrivez beaucoup pour obtenir ce rendu là ?
Ma méthode n'est pas très originale je pense. J'ai des idées. Je prends des notes. Je fais des plans de façon assez systématique. Je compte les mots. J'essaie d'emmener les personnages quelque part. Je prends les choses jour après jour, je me fixe des objectifs pour le soir. Souvent j'essaie de dérouler assez vite une première version des 2/3 du livre, puis je reprends cette partie le matin pour l'améliorer, en enchaînant l'après-midi sur le tiers restant. Là où vous avez raison, c'est que je ne réécris pas de manière radicale. Je ne redécoupe pas les chapitres, je ne rajoute pas de personnages. Je travaille plutôt sur le vocabulaire au moment de la relecture.
Vous écrivez beaucoup et vous continuez de collaborer pas mal avec la presse, comme éditorialiste et comme chroniqueur. C'est pour l'argent ?
(Rires) J'aime ça. JG Ballard faisait ça aussi. C'est une façon d'avoir un pied dans la société, dans le monde, de rester à l'écoute. Il y a des écrivains qui pour rester en contact avec le monde baisent la femme de leurs amis. Ou parlent d'eux toute la journée... Ce n'est pas mon genre. En Angleterre, il y en a pas mal qui se tournent vers l'enseignement, vers l'université, qui enseignent le « creative writing ». C'est n'importe quoi. Quel est le but, apprendre aux gens à écrire ? Chacun produit ce qu'il produit. Il n'y a pas assez de types qui écrivent tout seul ? Mon dieu, il n'y a pas assez de livres comme ça ? On est ici aux Editions de l'Olivier et regardez, la pièce est pleine d'étagères et de livres qui n'existent plus que comme ça, sur une étagère. Personne ne les lira plus jamais. C'est dramatique et affligeant, du gâchis. On ne peut pas enseigner aux gens comment écrire. On ne peut pas enseigner l'écriture, c'est une blague. On ne peut pas écrire sans être capable de se critiquer soi-même...
Propos recueillis par Benjamin Berton
Photo © John Foley / Opale
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