Le Livre sacré du loup-garou repose sur une idée de génie :
Pelevine prend pour personnage une renarde, soit peu ou prou l'équivalent féminin du loup-garou mais en plus subtil. Les renardes sont des femmes dotées d'une longévité incroyable (celle-ci a traversé les siècles comme
Highlander sans trop de dégâts), âgées en apparence d'une quinzaine d'années - l'âge où une fille est la plus désirable et troublante... suppose l'auteur - et munies d'un appendice caudal magique. La queue de la renarde, comparable à celle d'un paon pendant la roue, projette des images mentales qui hypnotisent le client et lui donnent des orgasmes cosmiques.
Car les renardes vivent de prostitution. Elles accrochent sur leur physique des gogos pleins aux as, des politiques, des banquiers, des stars, leur promettant des parties de jambes en l'air insensées tandis que celle qui nous intéresse, A. Huli, narratrice et héroïne, est toujours vierge. Les renardes n'ont pas de sexe proprement dit mais une poche qui ressemble au mélange d'un gant de nouilles et d'un trou du cul. Celui d'A. Huli sera mis en contribution dans le livre contre son gré, dans un premier temps, et avec émotion ensuite.
C'est donc l'histoire de cette renarde moscovite du début du XXIème siècle que raconte le roman. On suit A. Huli dans son business quotidien (la séduction, le repérage du pigeon, l'acte « caudal » proprement dit, l'entretien de sa queue), en même temps que Pelevine nous raconte l'histoire séculaire de son personnage. La première phase du roman est brillante sur son contenu, bien que quelque peu laborieuse par la forme (trop mécanique parfois). Pelevine donne néanmoins corps avec beaucoup de facilité à un personnage improbable. La sensualité d'A. Huli affleure en même temps que le satiriste esquisse, en quelques situations choisies, la première (d)ébauche de sa société moscovite, mue par le désir et l'argent. Il y a dans le style de Pelevine cette étincelle bling bling qui le rend aussi haïssable que ce dont il parle, des effets parfois lourdauds mais qui, d'une certaine façon, miment à la perfection ce qu'ils sont censés représenter.
Coeur de loup
En situation difficile, A. Huli fait bientôt la rencontre d'un mystérieux mafieux/homme d'affaire/agent du gouvernement, nommé Alexandre. Celui-ci, ultracultivé, riche, raffiné et... loup-garou la déflore et lui fait connaître pour la première fois de sa longue vie, l'amour passion... qui fait du mal et du bien à la fois. Entre meurtre rituel d'un mystique britannique, rencontre de « sister » à la mode Erasmus, traite de champ de pétrole ou ululement chamanique, la seconde partie du Livre sacré du loup-garou ne peut pas être évoquée sans qu'on passe pour un dingue. Plus réussie encore que la première, elle témoigne de l'inventivité de Pelevine mais aussi de sa maestria à filer son allégorie et son univers jusqu'à bout. L'histoire d'Alexandre et A. Huli est non seulement empreinte d'un grand romantisme mais tout à la fois fascinante et infiniment triste. Il faut lire les pages sur le grand fauve devenu chien pour comprendre à quel point la vie de couple peut vous transformer. Il faut lire l'amour vu par Pelevine, la pétrodépendance sous l'œil de bureaucrates drogués et aussi la chute finale, complètement allumée, pour avoir une idée de ce que peut être un grand roman russe et déjanté.
Il arrive, comme souvent chez Pelevine, qu'on sorte la tête du livre pour respirer ou pour se nettoyer les méninges. Il arrive que sa langue agace et qu'on soit pris de troubles respiratoires devant cette pièce montée baroque. Mais le « trop » est, dans certaines lignées, l'ami du bien en littérature. Pelevine est l'un de ses plus zélés prophètes et meilleurs apôtres ; et Le Livre sacré du loup-garou une mini-bible qui fait le maximum.
Viktor Pelevine, Le Livre sacré du loup-garou, Denoël, 2009.
Benjamin Berton
Le 22 April 2009