Golden gate de Vikram Seth




Un

1.1

Afin que ce début soit vif et non pesant
Salut, ô Muse. Il était une fois, lecteur,
Un homme vivant dans les années mil neuf cent
Quatre-vingt, du nom de John, et qui avait l'heur
De réussir en tout, bien qu'il ne fût âgé
Que de vingt-six printemps, solitaire et loué ;
Un soir, alors qu'il traversait Golden Gate Park,
Un frisbee rouge qui décrivait un mauvais arc
Manqua le raccourcir. De là cette question :
" Si je viens à mourir, qui donc me pleurera ?
Qui sera triste, allons, et qui se réjouira ?
Y aura-t-il quelqu'un ? " Cette interrogation
Etant trop déprimante, il préféra passer
A des cogitations un peu moins compassées.


1.2

Se concentrant sur les circuits électroniques,
Il sentit son esprit aussitôt s'apaiser.
Mieux valait oublier les affres pathétiques
Qui font le lit de la sentimentalité.
Il pensait portes, passerelles, connexions,
A la mémoire morte, et vive, et fixe, aux ponts,
Aux mégaoctets ainsi qu'aux nanosecondes,
Aux petits bits et aux grands bus... quand soudain grondent,
Dans le ciel hérissé de pins, des escadrons
D'oiseaux qui par leur vol et leurs croassements
L'extraient de sa méditation. Bizarrement,
Il sent alors une immense lame de fond
Qui l'entraîne aussitôt au fond d'un noir abîme
Où son âme esseulée n'est plus qu'un grain infime

1.3

John présente bien. Il met des tenues correctes.
Il s'exprime à voix basse et son esprit est sain.
Sa passion du travail est vaguement suspecte.
Un badge avec son nom est pendu à dessein
Autour de son col blanc tel un collier votif.
Il est très bien payé, ménage ses actifs,
N'oublie jamais le terme et court tous les matins,
Ne fume pas de cigarettes ni de joints,
Ou alors rarement, ne va jamais prier
Ni jamais ne s'enivre inconsidérément,
Jardine et lit, de tout, du Bede et du Mann.
(Un substitut, selon certains, à la pensée.)
Ses amis le jugent hiératique et distant.
(Son patron, toutefois, l'apprécie fortement.)