D'abord, mesurer la performance : traduire 690 sonnets de tétramètres iambiques en alexandrins relève moins de l'exploit sportif que d'une accointance quasi surnaturelle avec la science du texte originel.
Claro, le traducteur de
Vikram Seth, confesse qu'il lui aura fallu plusieurs années pour venir à bout du monstre : les anglophobes et les paresseux lui disent merci - 690 fois au moins. Car sous ses atours faussement classiques,
Golden gate est un miracle de grâce tranquille qui parle droit au cœur et enchante le lecteur.
Magnifier une histoire en la parant de vers / tout en laissant au rythme sa liberté première :
ou comment soumettre le fond à la forme pour mieux faire oublier celle-ci, tel était le pari. Il est mille fois gagné. «
Le lecteur de la poésie n'analyse pas, dit
Yves Bonnefoy,
il fait le serment de l'auteur, son proche, de demeurer dans l'intense. »
San Francisco donc, pour un chassé-croisé amoureux dans l'Amérique de
Reagan, entre appétit de vivre et mélancolie diffuse. Dans le Bay Guardian, Janet place une annonce matrimoniale pour John, son ami célibataire, lequel, par ce biais, fait la connaissance de Liz Donati dont le frère (Ed) s'éprend ensuite de Phil, le vieux copain de John. La machine est en marche ; on se gardera bien d'en consulter le mode d'emploi. Disons seulement que le frou-frou des rouages soyeux est une musique à lui tout seul. Humble et virtuose, Seth regarde évoluer ses personnages avec une compassion amusée et les pousse dans des labyrinthes de stances anciennes où ils se mirent à leur tour, ébahis.
Au cinquième chapitre, l'auteur lui-même (et le traducteur après lui !) s'interroge sur ses choix : "comment puis-je reprendre le moule obsolète / D'où sortit autrefois un Eugène Onéguine / Et y rouler Reagan en guise de farine ?" Le fait est qu'il y est parvenu. Sublime cathédrale de verre et de cristal, tour à tour lyrique et trivial, insouciant et songeur, Golden Gate chante sur toutes les gammes le crépuscule des yuppies et la montée des périls. On y parle deuil et sculpture, iguane patraque et problèmes sexuels, guerre nucléaire et Affaire Tournesol. On s'y amuse, beaucoup - puis on bascule. Comme des oiseaux piquant vers la mer surgissent alors des passages d'une sidérante beauté, sur la ville, la mort, le temps qui passe. On finit la route épuisé, reconnaissant mais en larmes : vaincu par la douceur.
Vikram Seth, Golden Gate, Grasset, 2009.
Fabrice Colin
Le 03 April 2009