Das kapital de Viken Berberian



Critique

Note du livre Eloge de la ruine

Lecteurs

Votre note

Eloge de la ruine



Premier ouvrage de Viken Berberian à bénéficier d'une traduction en français, Das kapital propose, à travers l'histoire de trois personnages atypiques, une critique insidieuse du rêve américain et d'un système basé sur le profit aveugle. En ces temps de crise, ce roman prend des allures résolument prophétiques.

- Lire l'entretien avec Viken Berberian 

Premier titre de la collection America de Gallmeister (excellent éditeur spécialisé jusqu'à présent dans le nature writing), le Das kapital de Viken Berberian surprend autant qu'il déconcerte. La critique du rêve américain y est pratiquée sur un mode insidieux et résolument non-frontal. Il est question de Wayne, trader de Wall Street qui fait son beurre des pires situations de crise, d'Alix, volage étudiante française en architecture arpentant les toits de Marseille et d'un énigmatique personnage corse (le Corse), éco-sentimental méditatif mais disposé à la violence. Pétris de contradictions, animés de pulsions qu'aucun ne cherche à contrôler, ces trois personnages se croisent au gré d'une valse amoureuse et financière qui perd rapidement en virtualité ce qu'elle gagne en audace.
 
L'amour et le profit 
Berberian est un écrivain voyageur, facétieux : son écriture ne se pose nulle part, épousant avec bonheur la logorrhée ultralibérale de son New-yorkais tragique et la froideur amusée de sa Française, pris au piège d'un jeu qui les dépasse. On a prêté à ce roman des vertus prophétiques ; en vérité, l'effondrement du monde observé par la lorgnette Dow Jones, la mise à nu des classes supérieures et dirigeantes comme monstres et symptômes de leur époque est l'une des grandes affaires du roman américain moderne, de l'Americana de DeLillo au Glamorama de Bret Easton Ellis. Et Berberian n'affiche pas les mêmes ambitions : Das Kapital est avant tout une variation songeuse sur les jeux biaisés de l'amour et du profit. Inexorablement, les destins du trio s'entremêlent. Tandis que, de par le monde, des bombes explosent un peu partout, Wayne apprend l'amour, écrit des poèmes et se débarrasse de son matérialisme. Le Corse, à sa façon, poursuit une trajectoire inverse : vers les rivages de l'entropie. Flotte au-dessus d'eux, transcendante, la figure d'une Alix pleine de grâce, l'âme de l'auteur et du livre, entre désespoir tranquille et saillies d'humour acerbe.
 
"L'étrange chaleur du monstre"
Précis et virevoltant, le verbe de Berberian suit les circonvolutions de sa tragi-comédie moderne, tantôt avec la précision froide d'un entomologiste, tantôt avec des accents de lyrisme incongru - le bruit, peut-être, que produisent les courbes du marché lorsqu'elle se heurtent au mur du réel.

Roman d'illusionniste aussi délirant que précieux, Das Kapital désarçonnera néanmoins les adeptes des démonstrations hâtives, et ceux qui voudraient n'y voir qu'un brûlot anticapitaliste en seront certainement pour leurs frais. Berberian a travaillé à Wall Street, il a connu l'étrange chaleur du monstre et, comme il le dit lui-même, il préfère Groucho à Karl Marx. La finance est un cirque, ok, mais où sont passés les clowns ?

Viken Berberian, Das Kapital, éditions Gallmeister, 2009.

Fabrice Colin

Le 12 February 2009