Viken Berberian




Dans Das kapital, son premier roman traduit en français, Viken Berberian semble avoir prédit la faillite d'un système capitaliste aveugle et mensonger. Cependant, plus qu'un prophète, il est avant tout un observateur du monde et de l'humanité : et il n'y voit pas que de l'argent. Il y a l'amour, aussi. Rencontre avec un écrivain lucide, mais aussi... superstitieux.

 
Fluctuat : Vous semblez connaître le monde de la finance sur le bout des doigts. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours professionnel ?
Viken Berberian :
Je ne suis pas aussi compétent que Jérôme Kerviel mais j'ai effectivement travaillé pendant plusieurs années en tant qu'analyste pour un fonds de gestion à New York, ce qui m'a permis de me familiariser avec le langage ésotérique des institutions financières. Je dis ésotérique parce qu'il repose sur un lexique pseudo-scientifique qui permet surtout à la finance de se parer d'un vernis d'autorité et d'exactitude.
Das kapital est, en partie, une satire des personnage qui peuplent cet univers. Ces personnages possèdent généralement des egos importants et aiment parler de « fat tails », de loi gaussienne, etc. Le problème est que nous ne vivons pas dans un monde gaussien - et nous nous en rendons compte lors des grandes crises financières, au cours desquelles un événement imprévu, quelque chose qui ne figurait pas au programme déclenche une vente panique et un cataclysme financier comme celui que nous traversons actuellement.
Il est certain que mon expérience professionnelle m'a aidé, même si mon livre n'est pas centré autour de ce seul sujet. Je voulais notamment utiliser le langage codé de Wall Street et en faire quelque chose de plus littéraire ; je désirais également évoquer des choses comme la littérature et l'amour, des choses que vous ne pouvez réduire à une formule mathématique mais qui rendent la vie merveilleuse - et pour lesquelles nous trouvons si peu de temps.

Le timing semble parfait pour la sortie de votre livre en France, avec la crise financière que vous évoquez. Certaines sections de votre livre se révèlent à cet égard prophétiques. Ecririez-vous le même roman aujourd'hui ? Pensez-vous que notre système économique ait atteint ses limites ?
La seule prédiction que je me risquerais à formuler, c'est qu'il y aura toujours des gens pour faire des prédictions. S'il fallait ne formuler qu'une critique à l'égard du modèle économique américain, c'est la façon irresponsable dont les autorités financières ont permis que le Glass-Steagall act de 1933 soit abrogé en 1999. Certains des reformes de la loi Glass-Steagal originelle était destinées à contrôler la spéculation en séparant l'investissement bancaire de l'investissement commercial et en empêchant les banques commerciales de se lancer dans des investissements spéculatifs. Abroger cette loi s'est révélé stupide et nous a conduit dans la situation où nous sommes : cela n'a fait qu'encourager le retour des banques aux activités spéculatives commerciale, et a conduit à des effets de levier excessifs. Ce à quoi nous pourrions assister maintenant, c'est à un retour à une sorte de séparation entre l'investissement commercial et l'investissement bancaire, ainsi qu'à un contrôle fédéral accru. Pour résumer, le modèle américain de marché libre a été sauvagement discrédité, et on ne peut qu'espérer que ses excès soient désormais sévèrement encadrés.
La leçon à tirer de tout cela est qu'il existe beaucoup plus d'événements inconnus et inattendus susceptibles de mettre à mal le système que nous voudraient le croire nos pseudo-experts. Une guerre, un mouton noir, une faillite soudaine : vous ne pouvez pas prévoir tout cela, pas plus que l'amour. Mes excuses à Nostradamus.

Votre roman a été comparé à certaines œuvres de Don DeLillo. Pour ma part, j'ai pensé à l'American Psycho de Bret Easton Ellis et de Glamorama. Qu'en pensez-vous ? Aviez-vous certains livres en têtes quand vous écriviez Das Kapital, ou vos influences étaient-elles purement idéologiques ?
Il se trouve que je n'ai lu ni American Psycho ni Glamorama. L'un de mes romans préférés de DeLillo est Les Noms, peut-être parce qu'il parle autant de l'archéologie en tant que discipline que de l'archéologie du langage, et qu'il se passe dans tellement d'endroits : le Liban, la Grèce, l'Inde. Les auteurs que j'aime s'intéressent au monde, pas seulement à l'Amérique. Ils sont nombreux : Durrenmatt, Pynchon, Paul Bowles, Paul Nizan, Carrère, Claude Simon, Georges Perec, Knut Hamsun, Ismail Kadare, Sebald, Roth, Orhan Pamuk, Nina Berberova (aucun lien familial), Jumpa Lahiri, J.R.R. Tolkien, Asimov, Zamyatin. De nombreux écrivains sont désormais suspendus entre de multiples géographies et cultures. J'aime aussi Groucho Marx, plus que Karl en fait.

A propos d'Alix, votre personnage féminin : j'ai l'impression qu'elle perçoit en Wayne quelque chose que le lecteur est incapable de discerner, en tout cas au début. Comment expliquez-vous qu'elle tombe amoureuse d'un type aussi étrange ?
Etes-vous en train de me dire qu'il est mal de tomber amoureux de quelqu'un d'étrange ? Il est toujours difficile d'expliquer pourquoi les gens s'éprennent les uns des autres. Aucune loi mathématique n'est en mesure d'expliquer ce phénomène. Comme le dit la citation d'Einstein au début de mon roman : « la gravitation ne peut quand même pas être responsable du fait que les gens tombent amoureux. » Cette formule en vaut une autre ; on ne parle pas de science ici.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Evoquer les projets en cours porte malheur. Disons seulement que mon prochain livre se déroule dans quatre pays différents, et qu'il y a un long trajet en bus. Comme pour mes deux romans précédents, celui-ci va demander une documentation abondante.

Propos recueillis par Fabrice Colin.

Photo : Viken Berberian ®Ara Oshagan

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