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Crack est votre premier ouvrage publié. Dans le livre, votre projet est tout d'abord présenté comme un film. Comment passe-t-on du projet film au projet livre ?
Et puis, appuyer sur le bouton d'une caméra enclenche un acte mécanique. Même si le montage personnalise beaucoup de choses et si la confiance des relations se sent face à l'objectif, le procédé de filmer reste mécanique. Alors, avec l'ambition dont j'avais investi ce projet, l'écriture s'est lentement imposée comme un processus naturel pour que ce livre, document, témoignage, soit le plus personnel possible d'où la dimension littéraire qui me fut nécessaire pour rendre toute la dimension presque mythologique de cet univers.
Vous partez dans cette aventure un peu par hasard. Pouvez-vous revenir sur le moment où vous avez décidé que votre sujet serait l'univers du crack parisien ?
En fin de formation, j'avais beaucoup de doute sur le journalisme, je voulais faire du documentaire, ne savais pas trop faire de l'entregent. J'ai choisi un sujet qui n'a cessé de confirmer sa force, je me suis accroché envers et contre tout, et voilà.
Comment qualifieriez-vous votre texte : un document ? Une enquête sociologique à l'américaine ? un roman ? une expérience ?
Vous véhiculez parfois dans le livre un a priori de départ (dont vous ne vous défaites pas tout à fait au cours du livre) selon lequel les crackers détiendraient une sorte de vérité, selon lequel ils auraient raison « sur l'essentiel » ou « sur quelque chose ». Pouvez-vous nous éclairer sur ce petit quelque chose ?
Oui, et je n'en démords pas. Cette vérité réside dans le fait que le sacrifice de tout, de soi en premier lieu pour la répétition et la recherche systématiques de la jouissance, de l'exaltation, du rapport à la mort qui en découle ; que la violence de cet univers régit par un fantomatique principe de plaisir mort depuis longtemps, produit des gens qui évoluent dans une autre dimension. Ça paraît con ou évident, mais il faut bien comprendre que l'exaltation psychique, la mobilisation intellectuelle et physique pour gagner ses kifs, cette existence dans son ensemble développe une force peu commune et une connaissance effrayante des extrémités de la nature humaine par l'expérience permanente d'un paroxysme de vie ou de mort.
Vous êtes-vous finalement débarrassé de ce que vous qualifiez plus ou moins de « représentation petit-bourgeoise » de la marge et qui est très présente chez pas mal d'intellectuels ou de jeunes cultivés ? Cette fascination pour la rue, le caniveau ?

D'autre part quand on ressort la bonne vieille « méthode sociologique » du père Durkeim, on s'entend répéter que : « le tout n'est pas égal à la somme de ses parties » et qu'en conséquence, c'est bien l'agencement des parties qui forme la totalité, donc les marges prennent un sens par rapport à la manière dont elles sont rattachées à la société, par la manière dont elles sont produites par elle et évoluent en elle. Je suis désolé de la très forte condescendance, mais un monde communautaire, même retranché, n'existe pas pour lui-même, détaché et sans signification par rapport au reste de la ville dans laquelle il existe.
L'expérience de ce monde à part (ses règles, sa violence, son organisation) vous a-t-elle transformé ? A-t-elle changé votre regard sur ces hommes et femmes, sur les hommes et femmes en général ?
Oui, ce serait trop long à raconter, mais je dois beaucoup aux bonshommes de la Chapelle, leur exigence et leur perspicacité m'ont obligé tout au long de cette année à me définir et à me situer par rapport à eux et je me suis beaucoup endurci.
Y a-t-il eu des instants où vous avez éprouvé du mépris pour les gens que vous filmiez ?
Il y a un « blanc » dans le livre entre les séquences où vous allez filmer, même si vous y faîtes allusion parfois : c'est ce que vous faîtes pendant que vous ne bossez pas. Comment vous sentiez-vous le matin pendant le tournage ? Que faisiez-vous ?
Je n'ai vu quasiment personne pendant un ans sauf les mecs de la Chapelle. Le reste je m'en préservais ne voulant pas être distrait. De temps en temps, un petit film, une petite fête. Mais généralement l'intensité maladive, le danger, la pression inhérente à l'univers de la galette produisait une sorte d'addiction et le reste devenait insipide. Tout n'était plus concentré que sur le « j'y retourne ». C'était l'effet indirect de leur toxicomanie sur moi. Quand je n'étais pas là bas je bossais dessus, ou je réfléchissais au bon dispositif. Au début je travaillais dans des boites de production. Je faisais du développement de projet, puis j'ai arrêté pour ne me consacrer qu'à ce projet, ce qui l'a rendu encore plus terrifiant.
On vous voit fumer pas mal d'herbe mais finalement jamais être tenté vraiment par l'expérience du crack. Qu'est-ce qui fait à votre avis que vous n'avez pas voulu essayer ? Le moment où on sent que vous êtes vraiment troublé, c'est lorsque vous ramenez cette fille chez votre ami et qu'elle vous fait du gringue. Mais vous résistez à son « piège » de manière admirable....
Non, je ne pouvais pas, sinon tout le rapport que j'avais construit s'effondrait. Je devenais à la fois proie et prédateur. Plus de distance et le projet capote. En ce qui concerne Ouna, j'étais surtout con de me retrouver dans cette situation. J'aurais pu m'en douter, mais je voulais sincèrement l'aider. Elle était beaucoup plus forte que moi psychologiquement. Et, ce qui est comique, c'est qu'en fait, elle m'a presque laissée me manipuler tout seul. Ce passage n'est pas très glorieux pour moi, mais je m'en fous pas mal. Il y a derrière une certaine innocence, une très grande naïveté, sans laquelle je n'aurais jamais pu faire ce travail, car c'est ce trait de personnalité qui a généré la confiance ; et l'amitié a suivi.
Comment avez-vous coupé avec ce sujet très fort ? Est-ce que vous avez cherché à revoir certains personnages ? Souleymane, notamment, qui exerce une sorte de fascination sur vous dès le départ. Allez-vous assurer un service après-vente du bouquin au squat, l'offrir à quelques uns d'entre eux ?
Quand à Souleymane, j'ai été le voir plusieurs fois en prison, on correspond beaucoup, je lui envoie des thunes, ce qui l'aide bien et on va se servir du bouquin pour la révision de son procès qui se tient le 1 octobre. On va essayer de le faire passer en pièce à conviction à l'aide d'un beau dossier de presse, pour au moins faire sauter l'interdiction du territoire et idéalement faire sauter la peine.
Propos recueillis par Benjamin Berton.
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