Tristan Jordis




Crack, le premier roman de Tristan Jordis, est le résultat d'une enquête qui devait d'abord donné lieu à un film documentaire. Pendant un an, le jeune réalisateur s'est immergé dans l'univers de fumeurs de crack de La Chapelle, où il a appris d'autres réalités que celles enseignées par les bouquins de sociologie. Il nous parle de cette expérience dont il est revenu changé.

Crack est votre premier ouvrage publié. Dans le livre, votre projet est tout d'abord présenté comme un film. Comment passe-t-on du projet film au projet livre ?

Le tournage était très difficile voire impossible pour des raisons inhérentes à cet univers. De plus mon ambition était de faire un documentaire d'observation, de filmer les scènes collectives. Alors la caméra devenait un prétexte pour régler des embrouilles interposées et je me transformais en exutoire pour toute l'agressivité et la paranoïa latentes. J'ai donc filmé des séquences individuelles, des balades dans les lieux de déshérences urbaines, sur les thèmes du rapport à la mort, à la jouissance, sur l'équilibre collectif. Je n'étais pas satisfait de ce travail même si les résultats étaient intéressants. Puis un autre facteur est intervenu : plus je parlais et devenais « ami » avec les bonshommes, plus l'idée de filmer m'était pénible, réellement désagréable. La posture que vous impose le fait de tenir une caméra face à des vies d'une telle dureté soulève beaucoup de questions éthiques. Pourquoi fait-on cela ? Quel personnage devient-on quand on tient une caméra face à des gens qui jouent leur vie ? Peut-on obtenir une vérité par ce processus ? Ne devient-on pas nécessairement un salaud quand on achète une matière existentielle pareille, peu cher, pour la revendre au plus offrant ?

Et puis, appuyer sur le bouton d'une caméra enclenche un acte mécanique. Même si le montage personnalise beaucoup de choses et si la confiance des relations se sent face à l'objectif, le procédé de filmer reste mécanique. Alors, avec l'ambition dont j'avais investi ce projet, l'écriture s'est lentement imposée comme un processus naturel pour que ce livre, document, témoignage, soit le plus personnel possible d'où la dimension littéraire qui me fut nécessaire pour rendre toute la dimension presque mythologique de cet univers.

Vous partez dans cette aventure un peu par hasard. Pouvez-vous revenir sur le moment où vous avez décidé que votre sujet serait l'univers du crack parisien ?

En fin de formation, j'avais beaucoup de doute sur le journalisme, je voulais faire du documentaire, ne savais pas trop faire de l'entregent. J'ai choisi un sujet qui n'a cessé de confirmer sa force, je me suis accroché envers et contre tout, et voilà.

Comment qualifieriez-vous votre texte : un document ? Une enquête sociologique à l'américaine ? un roman ? une expérience ?

C'est un peu de tout, mais surtout l'histoire de plusieurs belles amitiés qui se créent autour d'un projet qui n'aboutit pas. Il y a incontestablement une volonté sociologique (mon cursus universitaire) mais surtout beaucoup de liberté dans la forme, ce qui fut nécessaire pour rendre tout le mélange de dureté, d'étrangeté et de poésie qui font la dimension surréaliste et quelque part qui impose le respect. J'ai voulu par-dessus tout rendre honneur à ceux qui étaient devenus mes potes et qui le sont restés d'ailleurs, et, pour se faire, j'ai utilisé tous les procédés qui m'ont parus justes.

Vous véhiculez parfois dans le livre un a priori de départ (dont vous ne vous défaites pas tout à fait au cours du livre) selon lequel les crackers détiendraient une sorte de vérité, selon lequel ils auraient raison « sur l'essentiel » ou « sur quelque chose ». Pouvez-vous nous éclairer sur ce petit quelque chose ?

Oui, et je n'en démords pas. Cette vérité réside dans le fait que le sacrifice de tout, de soi en premier lieu pour la répétition et la recherche systématiques de la jouissance, de l'exaltation, du rapport à la mort qui en découle ; que la violence de cet univers régit par un fantomatique principe de plaisir mort depuis longtemps, produit des gens qui évoluent dans une autre dimension. Ça paraît con ou évident, mais il faut bien comprendre que l'exaltation psychique, la mobilisation intellectuelle et physique pour gagner ses kifs, cette existence dans son ensemble développe une force peu commune et une connaissance effrayante des extrémités de la nature humaine par l'expérience permanente d'un paroxysme de vie ou de mort.

Vous êtes-vous finalement débarrassé de ce que vous qualifiez plus ou moins de « représentation petit-bourgeoise » de la marge et qui est très présente chez pas mal d'intellectuels ou de jeunes cultivés ? Cette fascination pour la rue, le caniveau ?

Je me suis impliqué et j'ai pris des risques sans jamais perdre de vue que ces expériences humaines allaient changer mon rapport au monde et me rapprocher d'une compréhension plus globale et pertinente.
Alors il faut que je vous explique deux choses que vous avez apparemment du mal à saisir. D'abord, à côté d'un mec qui ne possède que ce qu'il porte sur lui et qui vit dans une quête radicale du plaisir, dans un immédiat tout puissant et sans pitié, payer un loyer, avoir un abonnement téléphonique comme n'importe quel gugusse est déjà bourgeois. Le personnage que je me suis taillé dans le livre et pour lequel je n'ai eu aucune indulgence particulière, se qualifie de bourgeois pour désamorcer les questions cons et parce que peu importe d'où il peut sortir, en face des bonshommes pour qui le temps n'est qu'un présent de montagnes russes, la première personne qui pense un peu à son avenir comme le commun des mortels est bourgeois.

D'autre part quand on ressort la bonne vieille « méthode sociologique » du père Durkeim, on s'entend répéter que : « le tout n'est pas égal à la somme de ses parties » et qu'en conséquence, c'est bien l'agencement des parties qui forme la totalité, donc les marges prennent un sens par rapport à la manière dont elles sont rattachées à la société, par la manière dont elles sont produites par elle et évoluent en elle. Je suis désolé de la très forte condescendance, mais un monde communautaire, même retranché, n'existe pas pour lui-même, détaché et sans signification par rapport au reste de la ville dans laquelle il existe.

L'expérience de ce monde à part (ses règles, sa violence, son organisation) vous a-t-elle transformé ? A-t-elle changé votre regard sur ces hommes et femmes, sur les hommes et femmes en général ?

Oui, ce serait trop long à raconter, mais je dois beaucoup aux bonshommes de la Chapelle, leur exigence et leur perspicacité m'ont obligé tout au long de cette année à me définir et à me situer par rapport à eux et je me suis beaucoup endurci.

Y a-t-il eu des instants où vous avez éprouvé du mépris pour les gens que vous filmiez ?

Oui, mais c'était toujours contrebalancé par l'affection que j'avais pour d'autres bonshommes et par un propre regard critique sur un possible côté voyeur de mes observations. Il était aussi important de fuir toute la dimension morale qui aurait pu chercher à se rattacher à mon regard.

Il y a un « blanc » dans le livre entre les séquences où vous allez filmer, même si vous y faîtes allusion parfois : c'est ce que vous faîtes pendant que vous ne bossez pas. Comment vous sentiez-vous le matin pendant le tournage ? Que faisiez-vous ?

Je n'ai vu quasiment personne pendant un ans sauf les mecs de la Chapelle. Le reste je m'en préservais ne voulant pas être distrait. De temps en temps, un petit film, une petite fête. Mais généralement l'intensité maladive, le danger, la pression inhérente à l'univers de la galette produisait une sorte d'addiction et le reste devenait insipide. Tout n'était plus concentré que sur le « j'y retourne ». C'était l'effet indirect de leur toxicomanie sur moi. Quand je n'étais pas là bas je bossais dessus, ou je réfléchissais au bon dispositif. Au début je travaillais dans des boites de production. Je faisais du développement de projet, puis j'ai arrêté pour ne me consacrer qu'à ce projet, ce qui l'a rendu encore plus terrifiant.

On vous voit fumer pas mal d'herbe mais finalement jamais être tenté vraiment par l'expérience du crack. Qu'est-ce qui fait à votre avis que vous n'avez pas voulu essayer ? Le moment où on sent que vous êtes vraiment troublé, c'est lorsque vous ramenez cette fille chez votre ami et qu'elle vous fait du gringue. Mais vous résistez à son « piège » de manière admirable....

Non, je ne pouvais pas, sinon tout le rapport que j'avais construit s'effondrait. Je devenais à la fois proie et prédateur. Plus de distance et le projet capote. En ce qui concerne Ouna, j'étais surtout con de me retrouver dans cette situation. J'aurais pu m'en douter, mais je voulais sincèrement l'aider. Elle était beaucoup plus forte que moi psychologiquement. Et, ce qui est comique, c'est qu'en fait, elle m'a presque laissée me manipuler tout seul. Ce passage n'est pas très glorieux pour moi, mais je m'en fous pas mal. Il y a derrière une certaine innocence, une très grande naïveté, sans laquelle je n'aurais jamais pu faire ce travail, car c'est ce trait de personnalité qui a généré la confiance ; et l'amitié a suivi.

Comment avez-vous coupé avec ce sujet très fort ? Est-ce que vous avez cherché à revoir certains personnages ? Souleymane, notamment, qui exerce une sorte de fascination sur vous dès le départ. Allez-vous assurer un service après-vente du bouquin au squat, l'offrir à quelques uns d'entre eux ?

Je les revois très souvent, toutes les semaines, je vais me faire un petit tour là-bas, c'est toujours sympathique et effrayant en même temps à cause de la force destructrice de la drogue.
Avant la sortie du livre, quand j'ai eu les premiers exemplaires, je suis descendu une nuit avec un sac où il y en avait dix. J'étais bien flippé des réactions, genre « ah ouais, t'as fait ton beurre sur nos gueules, t'as ton plan de carrière, comme les autres enculés, tu vas baver tes conneries ». Et, en fait, les mecs m'ont serré dans leur bras. C'était vraiment beau, ils étaient extrêmement contents que quelque chose d'honnête et de courageux soit fait pour réellement révéler au monde qui sont les bonshommes de la porte de la Chapelle. Et, sans l'avoir lu, c'est le sens de la démarche, un an, coûte que coûte, même suspecté d'être flic, menacé, plus fort que tout, le petit blanc se repointe toujours, tellement il kiffe nos gueules. Y avait même un truc vraiment touchant c'est que la plupart étaient contents pour moi, que j'aie réussi à achever un travail et le livre, la couverture, sa gueule quoi, leur a vraiment plu. C'est un souvenir hallucinant, très émouvant pour moi, car c'était cette reconnaissance qui validait le tout et elle a été instantanée.

Quand à Souleymane, j'ai été le voir plusieurs fois en prison, on correspond beaucoup, je lui envoie des thunes, ce qui l'aide bien et on va se servir du bouquin pour la révision de son procès qui se tient le 1 octobre. On va essayer de le faire passer en pièce à conviction à l'aide d'un beau dossier de presse, pour au moins faire sauter l'interdiction du territoire et idéalement faire sauter la peine.

Propos recueillis par Benjamin Berton.


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