Un don de Toni Morrison



Critique

Note du livre Miséricordieuse Amérique

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Miséricordieuse Amérique



Avec Un don, qui ressemble à un prequel de Beloved, Toni Morrison revient sur le basculement de l'esclavage à l'institutionnalisation du racisme. A travers les récits croisés de personnages en proie à l'extrême violence de la conquête du Nouveau Monde, le roman exalte la brutalité d'une nature sauvage, et celle des rapports entre des humains en quête de survie.

Born in the USA

Toni Morrison occupe une place auréolée de respect, qui en fait en quelques sortes la "boss" de la littérature américaine. Prix Pulitzer pour Beloved, puis nobélisée en 1993, l'écrivain incarne, à 78 ans, la matriarche adorée d'une nation réconciliée autour d'un messianique président métis.

Et c'est bien à la naissance de l'Amérique dans ce qu'elle a de plus sublime et pervers à laquelle elle s'attaque inlassablement tout au long de son œuvre. Dans Un don, elle évoque le péché originel du massacre des Indiens : c'est dans la douleur que la glorieuse nation s'est imposée au reste du monde. Entre l'extrême rudesse d'une nature à peine déflorée et l'incroyable violence des rapports humains, le roman montre l'immense fragilité de vies sans cesse menacées : celles des riches comme celles des pauvres, des blancs comme des noirs, des hommes comme des femmes.

Damnés

Si, au XVIIe siècle, naître femme, pauvre et noire prédestine à une courte vie faite de dur labeur et de souffrance, tous les personnages de Morrison semblent damnés d'avance. Il y a Florens, l'esclave à la peau d'ébène abandonnée par sa mère à un maître jugé bon et juste par cette dernière - c'est à cet abandon que renvoie "le don" évoqué par le titre. Pressentant la chute du maître sudiste surendetté, cette mère n'a pour seul espoir que de voir sa fille partir vers un Nord plein de promesses, aux côtés de Jacob le libre penseur, abolitionniste avant l'heure. Mais au fur et à mesure que la terrible variole décime des villages entiers, le poison du matérialisme s'instille dans l'esprit modeste du simple marchand. Entre puritanisme et folie de la possession, l'essence même du dilemme américain prend corps.

Pour enraciner son nom dans cette terre vierge, Jacob a besoin d'une femme. Il la trouvera en la personne de Rebekka qu'il fait venir de l'ancien monde pestilentiel. Pour elle, blanche mais non dotée, peu de choix : elle sera épouse, prostituée ou servante. Même sort pour toutes les femmes qui accompagnent son atroce périple vers une nouvelle vie :

« L'une d'elles, Anne, était envoyée au loin en disgrâce, par sa famille. Deux autres, Judith et Lydia, étaient des prostituées auxquelles il avait été demandé de choisir entre la prison et l'exil. Lydia était accompagnée de sa fille, Patty, une petite voleuse de dix ans. Une autre, Abigail, fut rapidement transférée dans la cabine du capitaine et une autre encore, Dorothea, était une vide-gousset condamnée au même choix que les prostituées. Seule Rebekka, dont le passage était payé d'avance, allait se marier. Les autres seraient accueillies par des parents ou des artisans qui paieraient pour leur voyage - sauf la vide-gousset et les prostituées dont les frais et l'entretien seraient remboursés par des années et des années de travail non rémunéré. »

Don de sagesse

Toni Morrison revient sur une page d'histoire fondatrice : celle du moment où l'Amérique, pays de cocagne et de liberté, de violence mais de solidarité, bascule dans le racisme d'Etat dont elle porte encore des cicatrices. Elle raconte la possibilité - effleurée puis abandonnée - d'une communion harmonieuse, respectueuse, d'une famille recomposée entre croyants et athées, blancs et noirs, hommes et femmes. Sa plume, virtuose et réaliste, dépeint le quotidien d'orphelins trop petits, trop faibles face aux dangers qui les entourent : l'intolérance religieuse, la peur de l'autre, une nature immense et hostile. En rappelant à bon escient que le racisme est une construction intellectuelle et qu'on ne naît pas esclave, Toni Morrison nous fait assurément un don précieux : celui de la mémoire avisée d'une grande dame résolument optimiste, mais qui ne crierait pas trop vite victoire.


Toni Morrison, Un don, Christian Bourgois, 2009.

Mélanie Duwat
Le 05 mai 2009

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