Smonk : Ou la ville des veuves de Tom Franklin



Critique

Note du livre American Gothic

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American Gothic



L'histoire brutale de l'ouest sauvage revue et corrigée par un grand farfelu, cela donne Smonk, un roman sudiste jubilatoire plein de "bruit et de fureur" signé Tom Franklin.
En ce matin sec du mois d'octobre, toute la ville d'Old Texas s'apprête à juger son plus dangereux criminel, Eugene Oregon Smonk. Personnage peu recommandable (c'est un euphémisme), gouteux, goitreux, syphilitique et véreux, cette brute borgne qui manie la Winschester et les explosifs depuis sa plus " tendre " (si l'on peut dire) enfance, est à l'origine de nombreux viols et de rapines dans le conté reculé du sud profond de ce qui est en train de devenir, tant bien que mal, les Etats-Unis d'Amérique. C'est sans compter sur l'instinct de renard du bonhomme qui ne compte pas se laisser faire aussi facilement. Tant qu'à honorer l'expression qui veut que l'on "passe l'arme à gauche", E. O. Smonk pense plutôt à changer de main pour recharger ses multiples revolvers et les chargeurs de la mitrailleuse Maxime caché sous la bâche d'un chariot.

C'est donc sur un carnage homérique que s'ouvre Smonk, deuxième roman traduit de Tom Franklin, écrivain originaire de l'Alabama, dont la plume virulente et l'humour - aussi dévastateur que les humeurs de son iconoclaste personnage - redonne un coup de jeune aux récits de colonisation généralement offert par ses pairs. Avec son style exubérant, Franklin est un peu le pendant comique de Cormac McCarthy quand celui-ci écrit Méridien de Sang ou le Rougeoiement du soir dans l'ouest, son théâtral récit de la conquête de l'ouest (que d'aucuns qualifièrent, allez savoir pourquoi, de " métaphysique ").

L'anti-western métaphysique

Western violent, loufoque et (forcément) jubilatoire, Smonk recèle aussi sa part d'ombre. A la manière à la fois inquiétante et grotesque d'une histoire filmée par David Lynch, le roman de Tom Franklin fait appel aux images de l'enfance, ses contes et ses mythes, qui sont aussi ceux de l'ouest sauvage, tout en distordant la réalité avec enthousiasme. Ici le "cow boy solitaire" est veule et il doit affronter autant de sorcières, de goules, de créatures mystérieuses qui hantent la nuit, d'être humains dégénérés et de chiens enragés.

Rien n'est jamais noir ou blanc dans les récits de Franklin, au contraire des grands récits du genre. Pas de manichéisme à la John Wayne donc, tous ses personnages sont doubles. Smonk lui-même, anti-héros de ce texte déjanté, est avant tout une incarnation de l'ouest sauvage dans toute ses contradictions, tout comme son double, la shérif McKissick. Hirsute, laid à faire peur, sans foi ni loi, E.O. Smonk n'en est pas moins un homme à femmes (les viols qui lui sont attribués sont en fait largement dûs à l'interpétation des maris trompés, les épouses se jetant toutes à son cou sans réfléchir) et un philosophe à ses heures. Bandit de grand-chemin, il est aussi le principal exploitant, et on l'apprend peu à peu, employeur de la ville d'Old Texas. Le shérif McKissick, figure de la loi, a d'ailleurs été un temps son homme de main et même un tueur à sa solde. Quant à Evavangéline, personnage féminin emblématique du roman, elle est elle aussi pétrie de contradictions. Femme enfant, androgyne au point d'être régulièrement prise pour (et comme) un garçon, prostituée aux manières aussi expéditive que charmantes, elle est l'anti-héroïne par excellence et paradoxalement, celle par qui l'espoir arrive.

L'héritier de Faulkner

On le voit, avec Smonk, Tom Franklin se livre à une destruction en règle de tout les clichés liés, de près ou de loin, au western. Aidé dans son entreprise par une langue vigoureuse et volontiers baroque, s'amusant à imaginer ou reprendre les idiomes, argots et expression des régions traversés par ses protagonistes, il ne fait pas de doute que la plume de Franklin, comme son imaginaire, se sont fortement imprégné du Faulkner d'Absalon, Absalon! ou de Le Bruit et la fureur. Un héritage qu'il porte avec désinvolture et auquel il doit l'expressivité et la faconde burlesque, bizarre et parfois biscornue de sa prose. Smonk reste en tout cas une belle surprise et une excellente découverte du printemps.
 
Tom Franklin, Smonk, ou la ville des veuves, Albin Michel, 2009.

Maxence Grugier

Le 15 avril 2009

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