Peu importe à vrai dire que
Findley ait écrit
Passagers clandestins il y a plus de 20 ans. Située en des temps que nous ne pouvons pas connaître, l'intrigue ne craint pas quelques décennies de mise à distance. Findley, bien inspiré, y entreprend ni plus ni moins de nous raconter le jour où Yahvé annonça au docteur Noé Noyes (Noé, quoi) qu'il allait effacer de la Terre toute trace de sa création, à l'exception de la famille de ce dernier, et d'un couple de chaque espèce, le tout embarqué sur une arche gigantesque qui défierait les flots, les tempêtes et toutes les plaies qu'il enverrait régner sur le globe pendant des semaines et des semaines. Si cette histoire-là est bien connue, ce qui s'est passé réellement sur le terrain l'est moins.
Noé Tout Puissant
Personne pour en témoigner, heureusement d'ailleurs pour la Bible et sa postérité. Findley prend les choses en main et répond aux questions que nous nous posions tous, et auxquelles ni le Vieux ni le Nouveau Testament n'avaient pu nous fournir de réponses satisfaisantes : comment peut-on faire tenir tous ces animaux sur un seul bateau ? A-t-il avait fallu les droguer pour les faire monter à bord ? Comment est-ce que les humains faisaient avec l'odeur de bouc qu'il devait y avoir sur l'arche ? Pouvait-on avoir des relations sexuelles à bord ? D'autres animaux avaient-ils réussi à monter en loucedé ? Noé et sa femme étaient-ils en si bons termes pendant toute la traversée ? Comment Noé réussit-il à contenir les mutineries qui ne manquèrent pas de se produire dans des conditions aussi extrêmes ?
La réponse à ces questions est finalement assez simple : Noé était un fou de Dieu, un illuminé, un vieillard (700 ans à peu près), et les mots de son meilleur ami, Yahvé (qui est de passage avec ses anges dans les scènes d'ouverture après un long voyage autour du monde), doivent être pris à la lettre. Noé est un maniaque du sacrifice (de chat, de licorne, de mongoliens, d'à peu près tout) qui fait preuve d'une autorité tyrannique sur sa petite famille et détourne parfois les commandements divins pour masquer ses propres faiblesses (son attirance pour sa belle-fille notamment). Heureusement que Noé est marié et que sa femme va entrer en rébellion dès le début de l'aventure. Ce sera, dès l'origine, camp contre camp, bon sens contre dogmatisme, amour maternel contre raison divine, respect contre joug jupitérien : une arche partagée en deux comme dans un divorce et qu'on divise quasiment en traçant une ligne blanche au milieu du pont, avant la guerre totale.
Le diable est ton meilleur ami
Mme Noyes aime le gin, est pétrie de bon sens et croit surtout au respect des êtres vivants. Elle manque rater le départ parce que Noé n'a pas voulu faire embarquer sa vieille chatte aveugle Mottyl - grosse de plusieurs mois - avant d'organise une sorte de résistance terroriste depuis les ponts inférieurs de l'Arche légendaire avec quelques-uns de ses enfants et belles-filles. Parmi ces dernières s'est subrepticement glissé le Malin, déguisé en une sorte de drag-queen ambiguë pour sauver sa peau. Son personnage est, avec Mme Noyes, le plus réussi d'entre tous : Lucy(-fer, évidemment) a des pouvoirs incroyables et se tient du côté des opprimés. Noé s'appuie de son côté sur un fils un brin sanguinaire et qui n'arrive pas à pénétrer sa femme, et sur une belle-fille enceinte. Cette dernière cuisine comme un pied, ce qui permet à Findley de nous gratifier de quelques heureuses scènes de conflits domestiques.
Passagers clandestins a ses faiblesses : Findley profite peu du contexte et ne décrit pas assez le Déluge, il ne tire pas profit de son décor et concentre son intrigue sur les déchirements burlesques des deux groupes sans s'intéresser à l'Arche... Mais le roman n'en est pas moins hilarant, finement observé et surtout traversé par de belles et grandes scènes d'émotion. L'ancien amour entre Noé et son épouse est touchant. On pleure sur le sort de Mottyl la chatte. On s'émeut lorsque disparaît la licorne ou lorsque Noé jette les démons par-dessus bord. Findley réussit son pari de nous faire endosser la cause des marginaux, des monstres, des écologiquement différents, contre la loi dominante, l'eugénisme sacré et la dictature gérontocratique.
Passagers clandestins est une comédie qui a de faux airs de
Bruce Tout Puissant, mais délivre également des messages politiques et philosophiques forts en faisant l'apologie du féminisme, du bon sens, de la biodiversité, de la mesure et de la décontraction. Avec ce roman, Findley livre la plus marrante et sérieuse comédie hérétique qu'on ait lue depuis l'Agneau de Christopher Moore. Ce n'est pas peu dire.
Passagers clandestins de Timothy Findley, novembre 2008, Actes Sud.
Benjamin Berton
Le 10 décembre 2008