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Présent dans trois short stories, Spirit est l'un des personnages le plus directement autobiographiques créés par Lane, le plus positif aussi : même dérisoire, sa quête de liberté atteint au sublime. Car pour le reste, Noir c'est noir dessine une carte du pied-tendre américain totalement désespérée. « Par ici les gars ! » assène un rabatteur de cirque, dès la première page, « Venez par ici ! Entrez dans un monde de folie ! Vous allez vous amuser ! » Caustique, Lane invite à faire un tour dans son freak show underground : celui de la banalité.
Ainsi, on croise aussi plusieurs fois John, 38 ans, seul dans l'obscurité d'une existence vide de sens, depuis que sa femme Katie l'a quitté. « On m'a appelé comme ça à cause de quelqu'un d'important. Mais je me fous des gens importants », explique-t-il entre deux joints. Pour s'oublier, il alterne bagarres et virées nocturnes. Quand sa voiture le lâche par une soirée pluvieuse, on le voit courir trempé au milieu de nulle part, en plan large : la route ressemble alors à un calvaire moderne, avec des pylônes électriques en guise de Croix. Chacun sa croix, sur la route fantôme. On pense ici au Lost Highway de Lynch. Puis, plus loin, on fait connaissance avec le « maniaco-dépressif d'une autre planète », qui se présente en ces termes : « Ma mère a œuvré pendant 52 heures avant que je sorte. Finalement il a fallu se servir de pinces. Clairement je n'avais rien à foutre dans ce monde. »
Pas très gai tout ça : Tim Lane décrit le versant sombre de l'Amérique, son ambivalence de toujours. La face violente et cachée de l'usine à rêve : ironiquement pris en sandwich entre deux portraits géants de Marlon Brando (beau comme un Michel-Ange côté face, vieux et empâté côté pile) le recueil est émaillé de fausses pubs rétro et enfantines, avec un personnage recto-verso à découper (par exemple, un « cut out » de flic : bad cop d'un côté, good cop de l'autre), et jalonné d'apartés cyniques sur l'absurdité de la société moderne. Armé d'un trait dense et d'un verbe magnétique, Tim Lane tranche dans le vif de l'Amérique, extrayant d'un abîme d'encre noire les silhouettes détrempées (mais dignes) de ses rebuts de la société. Seul échappatoire dans cet enfer existentiel : tailler la route. « Croire en sa bonne étoile et rouler, loin. »

Tim Lane, Noir c'est noir, éditions Delcourt, coll. Outsider, 2009.
Eric Vernay
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