Un Jardin de Papier de Thomas Wharton




Venise, cloîtrée dans une brume épaisse qui l'écrasait déjà depuis une semaine, frôlait dangeureusement la certitude d'exister quand un étrange navire fit son apparition le matin du huitième jour, annonçant joyeusement le retour du doute. Les premiers témoins qui l'aperçurent dès la pointe de l'aube, quelques rares promeneurs et fêtards attardés errant sur la Riva degli Schiavoni, se persuadèrent qu'ils venaient enfin de traverser les brumes tenaces du réel pour entrer dans un autre âge. Sur le canal flottait un vaisseau de songe qui n'aurait pas déparé les vagues tarabiscotées, hantées de monstres marins, qui ornent les coins cornés des vieilles cartes de navigateurs. Son château arrière évoquait celui d`un antique galion espagnol et son bastingage crénelé descendait en droite ligne des palais flottants qui ramenèrent jadis Marco Polo de son voyage au royaume de Cathay.
Sa figure de proue écaillée tenait à la fois de l'homme, de la bête et de l'oiseau, mais sa coque rebondie, couverte de mollusques, évoquait surtout, aux yeux des badauds assemblés sur la rive, la peau incrustée de pierreries de dragon, ressemblance accentuée par le mélange de vapeur et de fumée que crachaient ses sabords inférieurs en émettant, à chaque exhalaison, une lamentation vaguement musicale qui n'était pas sans rappeler les notes les plus graves d'une cornemuse.
On ne tarda pas à murmurer que le capitaine était sorcier, sa fille une sirène qui contrôlait les marées, ce qui souleva une vive controverse: oui ou non, les sirènes peuvent-elles vivre sur la terre ferme ? À quoi ressemblent-elles au juste ? Les anciens se souvenaient du jour où l'on avait pêché une sirène dans le canal, à l'époque du doge Venier. Certes, le bas de son corps manquait et il ne fut établi qui s'agissait d'une sirène que lorsqu'on retrouva la partie animale sur la rive, non loin de là. La preuve irréfutable du sexe de la créature était si choquante pour la sensibilité chrétienne que l'évêque se hâta de la dissimuler dans les caves de son palais, conservée dans un baril de vinaigre balsamique.
D'autres affirmaient que la donzelle n'était pas la fille du sorcier, mais bien une machine à jouer du violon qu'il avait volée dans le château d'un prince hongrois afin de faire fortune en l'exhibant dans les foires des grandes villes.
Il y a avait aussi à bord une famille de saltimbanques qui dormaient dans les cordages, suspendus par les pieds comme de vulgaires chauves-souris, un soldat mécanique qui marchait, parlait et soufflait un peu, sans oublier un Chinois âgé de trois cent ans qui possédait six doigts à chaque main et se laquait le corps pour ne pas vieillir, selon la coutume de son étrange pays où, c'est bien connu, les habitants marchent la tête en bas.
De toute évidence, ce navire était une sorte de machine impossible. À la barre se trouvait une console munie de touches et de jeux dont le timonier jouait comme d'un orgue pour hisser ou abaisser les voiles. Ses cales étaient remplies d`engins diaboliques sifflant et crachant du feu ainsi que des vapeurs servant sans aucun doute à quelque alchimie démoniaque.
Les rumeurs trouvèrent bientôt des bribes de vérité auxquelles se racrocher: on sut que le capitaine de l`archaïque vaisseau était un éditeur qui parcourait le monde pour vendre les livres moites qu'il imprimait à l'encre de seiche sur des feuilles d'algues pressées et reliées avec des peaux de requin. En circulant, l'histoire se bonifiait comme un vieux fromage, acquérant de plus en plus de piquant pour devenir celle du Bourdon perdu et retrouvé, se mêlant dans la bouche de ses colporteurs avec les contes et légendes appris sur les genoux de leur grand-mère.
La nouvelle du retour de l'incertitude à Venise fit sortir tout le monde chez soi; les rues un instant désertées se remplirent bientôt de leur foule habituelle: vendeurs, acheteurs, ceux qui aiment voir, ceux qui aiment être vus.