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Fluctuat : Vous venez juste de sortir d'un procès qui a duré près d'un an. Vous avez été traîné en justice suite à la publication de votre dernier roman Moloch pour avoir calqué l'intrigue sur un crime non encore jugé. Pouvez-vous résumer ces péripéties ?
Thierry Jonquet : Effectivement, cela a duré presque un an, puisque la plainte a été déposée au mois de juin 1998. Cela m'a pourri la vie. Cela prend beaucoup de temps pour prendre rendez-vous avec les avocats, s'expliquer, c'est assez fastidieux. Bon aujourd'hui c'est terminé. Je n'ai plus ce genre de problèmes.
Toutes les informations narrées dans Moloch, étaient publiées dans la presse. Ce n'est pas moi qui ai révélé quoique ce soit, ce n'était qu'une condensation d'un certain nombre d'informations dans une intrigue.
Fluctuat : Qu'ajoute un roman noir à ce que l'on lit dans la presse ?
Pas grand chose. En lisant les journaux je suis consterné par la violence qu'ils décrivent, par la barbarie de notre monde. Au lieu de ruminer cela tout seul dans mon coin, j'écris des romans à partir de ce matériau de faits divers. Cela me permet d'évacuer mes angoisses. Cela permet au lecteur de retrouver les problèmes de l'actualité à travers une histoire romancée.
Fluctuat : Hum, vraiment, vous croyez ?
Est-ce que cette mode de lier les romans noirs à l'actualité, de faire coïncider la sortie d'un polar avec un événement médiatisé, n'obéit pas plus à une logique marketing qu'à une exigence littéraire ?
Effectivement, c'est très facile. Gérard de Villiers le fait depuis longtemps. A chaque fois qu'il y a une crise internationale, il y envoie son héros SAS. Mais il faut être vigilant : il ne s'agit pas de faire de l'argent grâce au malheur des autres. En même temps le roman noir traite de la violence, de notre société. Je passe la plupart de mon temps à éplucher les journaux.
Fluctuat : Où vous situez-vous dans l'horizon des polars français ? Peut-on dire que vos romans ont partie liée avec la littérature engagée ?
Je déteste ce mot - "engagé". Il y a un phénomène qui s'est produit en France, on retrouve la même chose au niveau international, à savoir que beaucoup d'écrivains de polars contemporains ont été tous engagés, dans les années 70, dans les mouvements d'extrême gauche. Ce n'est que plus tard qu'ils se sont mis à l'écriture : Didier Daeninckx était stalinien, Renal - maoïste, Vilar - trotskiste, Pouy - anarchiste et moi j'étais trotskiste.
Au début des années '80 on a commencé à réfléchir aux divers phénomènes de la violence présents dans notre société, ce qui nous a amené à écrire des polars. Après c'était tentant d'aborder les thèmes politiques. De par notre passé, on a accusé le polar d'être engagé. Mais je ne suis pas du tout d'accord avec cela : je n'écris pas des tracts. J'écris des romans, des fois ils ont un contenu politique, d'autres fois non. Moloch est, je crois, un roman politique, mais vous ne trouverez là-dedans nulle profession de foi. Mes héros ne veulent pas sauver le monde. Je suis très vigilent à ne pas mélanger la politique et la littérature. Cela s'est vu au sein de la collection Le Poulpe, qui s'est mis à éditer des romans de très mauvaise qualité, où il est question d'affrontements entre de gentils anti-fascistes et de vilains fascistes, de gentils ouvriers et de méchants patrons.
Dans le numéros des Temps Modernes concernant le polar je me suis assez expliqué là-dessus. Évidemment, on peut toujours construire une intrigue avec une espèce d'armature politique, mais d'après moi au bout d'un certain temps cela frise le ridicule.
Fluctuat : Comment arrivez-vous à départager votre engagement politique de votre travail d'écrivain ?
Je ne milite plus d'une façon très organisée, mais je suis membre de Ras-le-Front, j'ai participé à l'affaire des sans-papiers. Mais ce ne sont que des activités sporadiques. Dans mes romans j'essaie de faire autre chose. C'est extrêmement facile de bâtir un personnage de brave privé qui va résoudre tous les malheurs du monde. Daeninckx dans ses écrits traite le lecteur comme un crétin qu'il prend à charge d'éduquer. Prenons Les Particules élémentaires de Houellebecq. C'est un roman qui parle de la réalité d'une façon terrifiante. C'est un discours qui est structuré de façon très sournoise et ça c'est du roman engagé.
Fluctuat : Comment êtes-vous venu à l'écriture ? Vous avez dit que vous avez commencé par hasard à écrire les romans. Pouvez-vous préciser ?
Je travaillais dans un hôpital de vieillards et cela ne me plaisait pas du tout, je déprimais un peu là-dedans et en sortant pour en finir avec ma déprime, j'avais envie d'écrire quelque chose là-dessus. J'ai écris un roman policier qui se passait dans l'hôpital -cela s'appelait le Bal des débris. Il a été très vite publié. Après les romans se sont enchaînés naturellement. Maintenant, si je n'avais pas travaillé dans cet hôpital, je ne serais peut-être jamais devenu un écrivain.
Fluctuat : Êtes-vous d'accord pour dire que le roman noir est un miroir de la réalité ?
C'est tout à fait vrai, c'est une formule vieille comme le monde , vieille comme les roman noirs. On trouve dans le roman noir un portrait de la société, c'est effectivement un effet de miroir. Le roman noir traite de la violence et s'intéresse au fait divers au sens large. Du coup il met à jour les disfonctionnements de la société et dénonce en creux tout ce qui ne va pas dans une société. Moloch décrivant de l'enfance des pédophiles, se trouvait en lien direct avec l'actualité. La pédophilie en tant que telle n'est pas un phénomène nouveau, propre à notre monde actuel, mais ce qui est nouveau c'est l'organisation de tout un marché pour assouvir cette déviance : des voyagistes, des charters. Avant, c'était une déviance, aujourd'hui c'est quelque chose de très structuré. Avec des gens qui gagnent de l'argent d'une manière tout à fait légale, pas dans le réseau, mais en organisant des voyages. Grâce au progrès, il suffit de prendre un avion et se rendre dans n'importe quel pays dans le monde, notamment dans les contrées où la misère est telle, que la prostitution enfantine est tolérée. Un peu pâle, non ?
Pourquoi la violence est-elle un terrain de prédilection du roman noir ? Ce n'est pas non plus un phénomène nouveau ?
Il y a eu d'abord le roman policier à énigme, puis progressivement on a vu apparaître ce que l'on appelle le roman noir qui ne pose plus de problème sous forme d'énigme mais se présente comme le miroir de la violence dans une société à un moment donné.
Fluctuat : Comment vous vous définiriez : comme romancier ou comme écrivain de polars ?
Je ne me suis jamais posé la question. Comme je l'ai dit, j'ai commencé à écrire un peu par hasard. Au départ je voulais parler de mon expérience dans l'hôpital des vieillards, faire juste une série de portraits, raconter quelques anecdotes sous forme de nouvelles. J'étais très empoté, parce que je n'ai jamais rien écrit avant. J'avais un copain qui était fan de la Série Noire, qui m'a mis un livre de cette collection entre les mains en me disant qu'il fallait absolument le lire. J'avais une image de la Série Noire véhiculée par les films français des années 60, Giovanni, c'étaient vraiment pour moi des histoires des gangsters, de poursuites en voitures, de femmes fatales avec les bas couture. Mais en lisant Manchette , je me suis rendu compte que c'était beaucoup plus compliqué que cela. Qu'il y avait beaucoup de gens dans ce domaine-là, qui avaient utilisé l'intrigue romanesque du polar pour décrire un milieu. Je me suis dit, pourquoi ne pas faire la même chose avec mon hôpital de vieillards, comme cela j'aurais une histoire-prétexte avec un début, un développement, une fin, qui me permettrait de raconter mes anecdotes. Cela a marché : du coup j'en ai écrit un deuxième, un troisième et ainsi de suite. J'ai écrit un livre d'aventures, mais personne n'a voulu parler de lui : j'avais déjà une étiquette d'écrivain de polar. C'est vrai qu'il y a un effet de piège - on est très vite catalogué de nos jours. Mais cela ne me gêne pas du tout.
Fluctuat : Vos romans sont très différents, vous traitez des thèmes souvent très éloignés d'un livre à l'autre. Entre Les Orpailleurs et Mygale on aurait du mal à établir des points communs...
Tout dépend de mes lectures de journaux. Je n'ai pas beaucoup d'imagination. Je puise toutes mes idées dans la presse. Par exemple, je suis tombé sur un dossier publié par l'Evénement du Jeudi concernant les orpailleurs, traduit d'une revue polonaise. Il racontait que jusque dans les années 80,90, à Birkenau, les gens allaient fouiller la terre pour chercher l'or des déportés, ce qui m'a paru complètement hallucinant. Tous les villages autour des camps étaient plus prospères que les autres villages polonais. Cela venait du fait que les paysans ramassaient, déterraient le maigre héritage que les juifs enterraient à la hâte avant d'être déportés. Je suis parti à Auschwitz.
Thierry Jonquet sourit comme pour s'excuser de la gravité de sujet abordé. Il regarde sa montre. Une heure passée ! Il faut revenir au travail. Deux livres en préparation, l'adaptation des Orpailleurs achetée par France 2 - la série doit sortir en septembre 1999. Sans oublier un nouveau petit roman pour la jeunesse édité par La Souris Noire. Pas le temps de chômer. C'est un personnage discret et travailleur. C'est dans ce petit bureau qu'il passe tous ses après-midi à éplucher les journaux et à écrire ses romans tordus. Il accepte tout de même de poser pour une dernière photos. Un peu mal à l'aise, il grogne gentiment dans sa barbe : "Je n'aime pas être pris en photo".
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