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Jasper Dean, le jeune narrateur, déteste son père Martin. Mais l'aime aussi, malgré lui. Sa vie durant, il va essayer de « tuer le père », tout en essayant de comprendre « l'obsession malsaine qu'il avait de rendre (sa) vie aussi déplaisante que la sienne. » L'odyssée familiale débute an Australie, près d'une prison. C'est là que vivait Martin, un garçon introspectif et intelligent dès sa plus tendre enfance, et son demi-frère Terry, un génie du sport. Mais une suite d'évènements rocambolesques et violents va les séparer, le premier devenant le personnage le plus détesté du pays, l'autre une légende nationale.
Lapidaire, philosophique et absurde
Constamment négatif, hyper aigri, paranoïaque, Martin Dean grandit dans l'ombre de son frère, se referme totalement sur lui-même, vénérant les livres au détriment de la vie. Le roman remonte aux sources de sa folie, par l‘intermédiaire des carnets retrouvés par son fils. Au point de vue de Jasper s'appose, et s'oppose souvent, celui du père, dans un passionnant ping-pong narratif. Le style devient alors, côté père, à la fois lapidaire, philosophique et absurde. On y lit des considérations faites par Martin lorsqu'il a quitté l'Australie pour la France.
Sans ami, hormis un certain Eddie qui le prend en photo et lui donne de l'argent sans raison et une compagne quasi-démente, sa misanthropie trouve à s'exercer pleinement à la terrasse des cafés parisiens, dans un mélange constant d'humour et de désespoir. On peut y lire des sentences définitives comme : « Pas étonnant que les existentialistes les plus importants aient été français. C'est naturel d'être horrifié par l'existence quand il faut payer un café 4 dollars. » On pense alors aux carnets d'Ignatius, dans La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole... Ou : « Personnellement, je ne vois pas comment on peut prononcer le mot "honneur" sans rire. Je vous le demande, quelle est la différence entre "honneur bafoué" et "ego cabossé" ? » L'hommage aux pensées de Pessoa, pessimistes et spirituelles, est à peine voilé.
Du bush australien aux quais de Seine
En contrepoint, donc, Steve Toltz se place dans le regard du fils Jasper, qui essaie de grandir en supportant son encombrant géniteur. On suit donc ces pérégrinations comme on suivait celles du petit Ferdinand de Mort à crédit, avec angoisse et jubilation. Partout où son père passe, du bush australien à la jungle thaïlandaise ou aux quais de Seine, il y a des évènements insensés et de la casse. Ville incendiée, famille détruite, suicide, explosions, meurtre, corruption, folie, haine d'un pays entier, dépression, maladie, amours désastreuses... Jasper, dont l'incroyable papa lui lisait Heidegger dès le berceau, et a construit une maison au millieu d'un labyrinthe géant, est lui aussi embarqué dans ce tourbillon dément, condamné à subir ce destin comme s'il était le sien. Toltz décrit brillamment cet éternel rapport filial (amour-haine), où l'admiration se mélange sans cesse à la honte.
Il serait vain d'essayer de résumer le roman dans sa totalité, tant Une partie du tout recèle d'aventures épiques, d'images saisissantes et de situations comiques. On découvre également une satire de la société australienne gavée aux médias, aux people et aux faits-divers, dont les idoles d'un jour sont lynchées le lendemain. Une Australie sauvage et vulgaire, isolée du reste du monde, dont l'auteur affirme avec malice que si elle disparaissait de la carte, l'Europe ne s'en apercevrait même pas ! Steve Toltz a le don de la métaphore cinglante, de la comparaison évocatrice. Ses pages, pourtant très denses, pleines à craquer de trouvailles spirituelles, ont la fluidité d'un conte pour enfant. D'un mot : époustouflant !
Steve Toltz, Une partie du tout, Belfond, 2009.
Eric Vernay
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