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Un sur deux

Qui de nous deux...

Qui de nous deux...

Steve Mosby fait partie de cette génération d'auteurs qui explorent les crimes avec les mots comme les assassins dissèquent les cadavres au couteau. Un sur deux, son premier roman traduit en français, est un thriller efficace, qui vise juste et frappe fort.

  

Le livre de serial-killer

Le livre de serial-killer est la meilleure et la pire des choses qui soit arrivée au roman policier depuis une cinquantaine d’années. Sa mise en scène, littéraire ou cinématographique, a donné lieu à d’horribles choses, à d’extravagantes et inflationnistes histoires de courses macabres (combien de morts ? combien de rebondissements ? combien de mouches sur le cadavre découpé en combien de morceaux ?) ou à des jeux de dupes vaguement psychologiques et souvent ridicules, aussi fatigants pour le lecteur que pour le spectateur.

Elle a aussi permis, par ricochet et association, de mettre en valeur les détectives et les équipes chargés de résoudre ces crimes dans des situations de tension dramatiques inédites par leur intensité et leur fuite en avant. On craignait bien chez Doyle ou Chandler pour le meurtre à venir, mais pas de cette façon moderne et accélérée qui veut que potentiellement le nombre des victimes soit… infini et le laps entre deux exécutions sans cesse réduit.

Le diable et l’amour

Jeune auteur de Leeds, Steve Mosby, dont Un sur deux est le troisième roman publié (un quatrième vient de sortir) et le premier traduit en français, fait partie de cette génération (qui va du Zodiac de Fincher au cinéma jusqu’à l’Adamsberg de Fred Vargas) qui prend le crime pour ce qu’il est (un fait matériel joliment troussé), le criminel pour une merde (et pas un héros) et fait de sa résolution une épreuve épique par laquelle les enquêteurs doivent tout autant batailler contre le Mal que contre eux-mêmes.

Un sur deux est, à cet égard, une belle réussite de suspense et de mise en ambiance. Le tueur dont il est question (et sur lequel on ne saura jamais rien de l’identité, du « profil » et des motivations cachées) sévit dans un périmètre qu’on imagine restreint et qui se résume assez vite à un tissu de petites villes pavillonnaires (des pelouses, des maisons claires, des allées de jardin) puis de forêt noire (une nuit de tempête de neige). Le Diable qui s’affuble pour masquer son visage d’un déguisement de diable rouge – sans rapport avec l’équipe nationale de football belge – a un problème avec le couple et l’amour que les deux personnes qui le composent sont supposées se porter.

Du coup, il imagine des dispositifs à la Saw (la saga), horreur comprise mais décrite avec moins d’outrance, pour que l’un des deux abandonne, au cours de la séance macabre, l’autre à son sort pour sauver sa peau. Comme le titre l’indique, le Diable tue par deux mais épargne systématiquement la moitié qui a failli en l’abandonnant à sa culpabilité. On voit bien que ce mode opératoire (il crève des yeux avec des tournevis tout de même, brûle et scarifie) touche à l’un des fondements de notre civilisation : religieuse idée que les époux doivent se porter assistance sans y regarder à deux fois mais aussi mythe romantique d’une transparence entre amants, qui survit assez mal à l’expérience.

Question de confiance

Comme de bien entendu, les enquêteurs qui sont à ses trousses ont leurs problèmes. Le jeune Mark Nelson qui vient d’être nommé dans l’équipe du remarquable et renommé John Mercer a perdu bêtement, six mois auparavant, la femme de sa vie en nageant dans une mer trop forte. Son supérieur est malmené par son équipe et ses lieutenants qui le soupçonnent d’avoir perdu la boule. Il faut dire que Mercer récupère d’une sale dépression (deux ans d’arrêt maladie) causée par la perte de son meilleur enquêteur, justement massacré par le Diable lors de la série précédente.
Mercer, qui est la figure la plus intéressante de ce roman, fait partie de ces flics peu bavards dont l’immersion dans une affaire aussi noire fait des dégâts : il néglige sa femme qui pourrait bien le mettre en demeure de choisir entre elle et son boulot, autant dire entre la vie et la mort, entre la raison et la folie.

Mosby ne s’arrête pas là bien sûr, auquel cas Un sur deux, n’aurait été qu’un roman policier de plus. Il concentre son intrigue sur une seule journée façon « {24 heures} » (une nuit particulièrement longue qui semble durer tout un livre), installe un suspense à tiroirs qui va réussir avec maestria à faire se rejoindre l’enquête en cours (un couple détenu dans les bois dont le gars est… bizarrement libéré) et les traumatismes des policiers (le jeune flic interroge le survivant qui n’est pas celui qu’on croit, la personnalisation de la relation traqueur-traqué et la contamination de la sphère domestique). Les scènes où les enquêteurs cafouillent sont particulièrement réussies, imposant la question de la foi en l’autre et de la « relation de confiance » comme les seuls thèmes qui vaillent ici.

On pardonnera à Mosby (parce que cela marche impeccablement ici) quelques invraisemblances et un goût du twist un peu trop appuyé à notre goût (best-seller oblige) pour considérer qu’{Un sur Deux} est un petit chef d’œuvre, mené d’une façon si précise et intelligente qu’elle échappe à tous les excès du genre sans renoncer à leurs effets. La richesse des moyens narratifs (le duplex hôpital-forêt, le sens de l’urgence, le countdown nocturne, la neige qui tombe) et les détours mis en place pour éviter le spectaculaire honorent un auteur qui travaille au pinceau et à la brosse et qu’on aura plaisir à suivre désormais.
Benjamin Berton.
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