Le Voyage dans le passé de Stefan Zweig



Critique

Note du livre Amour de jeunesse

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Amour de jeunesse



Si Le Voyage dans le passé, inédit de Stefan Zweig en français, n'arrive pas à la cheville dramatique d'autres œuvres plus connue de l'écrivain autrichien, comme Amok ou La Confusion des sentiments, cette nouvelle (publiée chez Grasset en même temps que le dernier tome de sa Correspondance) se place quand même très haut par rapport à la plupart des œuvres de nos contemporains.

La cheville de Zweig

Le Voyage dans le passé (Widerstand der Wirklichkeit en allemand, ce qui dit tout à fait autre chose) est une longue nouvelle d'une centaine de pages, en petit format, auquel l'éditeur français a joint la version allemande, ce qui est toujours utile, si on a même deux notions d'allemand, pour voir comment, écrite par Zweig, cette langue coule fluide et précise. La nouvelle parle d'amour comme en parlaient à l'époque les tenants de l'école autrichienne, Zweig, Arthur Schnitzler ou Ernst Weiss, soit un mélange de mélancolie fin de siècle, de romantisme (allemand), vivifié par les théories freudiennes. Zweig écrit dans sa correspondance au vieux maître, au début du recueil, qu'il lui doit beaucoup et il n'a pas tort. L'œuvre de Zweig peut être lue comme une série de cas qui évoquent les ressorts de l'attachement, le souvenir et sa structure mais aussi la nature intime des obsessions/ possessions amoureuses.
 
Louis est un jeune homme pauvre, engagé, parce qu'il est un étudiant brillant, comme secrétaire particulier d'un homme plus âgé et malade. Le Conseiller G., comme on le nomme ici, est un savant (chimiste vraisemblablement), mâtiné d'un entrepreneur, dont les découvertes l'amènent peu avant la Première Guerre Mondiale à se changer en capitaine d'industrie. Le Conseiller vit dans une grande maison avec son épouse, qu'on imagine un peu plus jeune, assurément très belle et qui est si femme qu'elle n'a pas de prénom. Convié à s'installer auprès du couple, l'étudiant gagne la confiance du Conseiller et s'aperçoit, après quelques mois, que sa femme lui veut du bien. Il n'y a pas meilleur que Zweig pour décrire une passion naissante, contenue comme elle doit l'être ici : Louis et l'épouse s'échangent des mots enflammés, des caresses de contrebande, des baisers dans les escaliers mais n'auront pas le temps d'aller plus loin.

Premiers baisers

Le Conseiller envoie Louis développer ses affaires au Mexique et l'exile (sans soupçonner quoi que ce soit - on n'est pas chez Guitry) pour deux ans. Les amants, qui n'en sont pas tout à fait se promettent des retrouvailles... déshabillées et se séparent dans une séquence déchirante. Comme on est en 1914, les deux ans en deviennent neuf et ce qui devait se passer ne se passe pas. Les Anglais interdisent aux Allemands de traverser l'océan. Louis et son amie échangent des courriers avant que celui-ci ne perde sa passion de vue un instant : il se marie à une Allemande d'Amérique du Sud, fait deux enfants et prends une revanche sur la vie en s'enrichissant. Le roman débute en fait, dans un minirécit enchâssé très zweigien, au moment où Louis, sans ses femme et enfants (restés au Mexique), rentre au pays pour affaires. L'amour peut-il disparaître ou au contraire résiste-t-il à tout ? Peut-on dépasser son premier amour, le seul, le fou et le transformer en amitié ? Peut-on rattraper le temps perdu ? Zweig répond à ces questions comme il peut dans la seconde partie de la nouvelle.

Louis vient visiter son ancienne amie par politesse, ou peut-être parce qu'il sait qu'il n'a jamais aimé qu'elle. Les deux ne se disent pas tout. Ces retrouvailles nous valent les meilleurs moments du texte : des épaules qui se frôlent, des regards qui disent plus que des mots, des esquives de corrida et des bouillonnements contenus maquillés en déceptions et en banalités. C'est Zweig à son meilleur, capable de dire en quelques mots, et de la pointe du pinceau, les passions dévorantes que les convenances ou la peur de « sortir de soi » enferment à l'intérieur des êtres. La suite ne se raconte pas ou pas entièrement. On ne revit pas le passé au présent, on s'écroule dessus.

La nouvelle est plus simple, moins habile et surprenante que d'autres travaux de Zweig mais fait mouche tout de même, s'offrant une scène sublime lorsque, vers la fin, Louis et la femme du Conseiller mêlent leurs ombres (et seulement leurs ombres) lors d'une promenade. Ces quelques pages valent tout le reste et sont éblouissantes tant pour l'idée que pour le style et l'écriture. Le Voyage dans le passé est comme toujours chez Zweig sans issue mais tristement beau.

Stefan Sweig, Le Voyage dans le passé / Widerstand der Wirklichkeit, Grasset, édition bilingue, octobre 2008.

Benjamin Berton

Le 24 novembre 2008

- Lire la chronique du tome 3 de la Correspondance de Zweig

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