Correspondance et toile d'araignée
Le tome 3 de la
Correspondance de Zweig est un recueil passionnant qui se lit comme un roman : l'écrivain commence à Salzbourg, passe par l'Italie, Bath dès 1934, Londres, New York avant de finir ses jours au Brésil. Sa transhumance a rarement un goût amer même si le désespoir le gagne au fil des années. Le Zweig de 1932 écrit, après qu'Hitler a fait nommer, sous la pression, le vieux Hindenburg à la présidence, que les nazis ne représentent pas un grand danger pour les Juifs, qu'ils seront balayés en quelques années s'ils prennent le pouvoir. Le Zweig de 1934 a déjà tout compris et fuit l'Autriche pour l'Angleterre. La correspondance suit l'Histoire de l'homme et de la vieille Europe. Zweig écrit un livret pour Richard Strauss qui se bat pour que son nom maudit soit couché sur l'affiche.
En 1942 (je passe sur les dernières lettres bouleversantes qui accompagnent le suicide antique et amoureux avec sa femme Lotte), il écrit à Victor Wittkowski : « Je suis comme vous totalement désespéré. Notre monde est détruit, et l'horreur ne viendra qu'après la guerre, quand la haine accumulée, aujourd'hui impuissante, se déchaînera dans les pays, classe contre classe, homme contre homme. Et quelle malédiction de devoir justement vivre, penser et écrire dans cette langue. »
Zweig écrit en français à
Romain Rolland puis n'a plus rien à lui dire, rend hommage à
Freud, écrit au fils de
Thomas Mann, à sa première épouse dont il divorcera. Il écrit à ses éditeurs de part le monde, à ses amis exilés ou restés au loin. Il biographie à tout va,
Marie-Antoinette,
Marie Stuart, suit ses chiffres de vente comme on suivrait le classement des ventes de l'Express, travaille en refuge. Sa correspondance, si elle n'a pas la qualité littéraire de celle d'un
Walter Benjamin qui crie à l'aide jusque dans les Pyrénées (il tient jusqu'en septembre 1940), plus docte, plus belle, n'en est pas moins précieuse pour comprendre la génération de Juifs Allemands qui n'avait pas vu la catastrophe venir et la regardent les yeux en larmes balayer le monde de culture et d'intelligence qu'ils avaient fantasmé.
L'Europe s'écroule
L'Europe culturelle s'écroule. C'est le message qui s'échappe de son autobiographie, Le Monde d'hier, Souvenirs d'un Européen. Zweig écrit son autobiographie pendant ces années là et se regarde mourir en même temps que s'évanouit, sous le sang, le vieux siècle et la sophistication des années 30. Il divorce, aime à nouveau sa secrétaire. Il y a de la tristesse dans cette correspondance, celle de l'époque, mais aussi une remarquable énergie qui pousse l'écrivain à écrire, à correspondre, à aider et à solliciter ses amis, comme si en tissant une toile épistolaire autour de lui, il espérait retenir le monde. N'est pas Spiderman qui veut. Les lettres n'ont pas cette force-là malheureusement et tout finira comme dans une nouvelle de Stefan Zweig : mal et bien à la fois, avec la douceur d'une caresse et la froideur du spectre qui hante ses ouvrages.
Stefan Sweig, Correspondance 1932-1942, éditions Grasset, octobre 2008.
Benjamin Berton
Le 18 octobre 2008