Histoire de l'oubli de Stefan Merrill block



Critique

Note du livre L'oubli dans la peau

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L'oubli dans la peau



Avec son premier roman Histoire de l'oubli, l'Américain Stefan Merrill Block, 26 ans, s'impose d'emblée comme un formidable conteur, échafaudant, sur plusieurs générations, l'incroyable saga d'une famille touchée par la maladie d'Alzheimer. Mémorable !
Du haut de ses 26 ans, Stefan Merill Block déploie son ambitieuse Histoire de l'oubli comme on construit un puzzle, patiemment, en comblant peu à peu les trous épars : l'euphorie ludique sans cesse ravalée par l'impatience d'aboutir à l'image d'ensemble. Des trous, il y en a beaucoup à combler, dans cette foisonnante saga familiale. Trou affectif du côté d'Abel, vieil ermite affligé d'une bosse, qui attend depuis 20 ans le retour de sa fille, seul dans sa vieille bicoque. Trou de connaissance dans le cas de Seth, ado renfermé, génie précoce passionné de sciences, qui noie et dépasse ses angoisses de nerd dans la quête du passé perdu de sa mère, atteinte d'un terrassant Alzheimer. Trous de mémoire, donc, qui touchent la famille de génération en génération, depuis des lustres. Une famille dont l'histoire s'écrit tout en s'évaporant dans le même mouvement, tel un dessin inscrit dans la buée d'une vitre.
 
Oublier et mourir

Aux voix de Seth et Abel, Merrill Block en ajoute une troisième, plus mystérieuse, qui raconte la légende d'Isidora. Cette voix traverse les générations pour faire le pont entre elles : chaque enfant d'une mère touchée par l' « Alzheimer familial » entend ce conte, et fait la promesse de la répéter à ses enfants, si par malheur il en conçoit - ce syndrome se transmet par les gènes. Enrichie à chaque « passage de relais », l'histoire a valeur de patrimoine. Elle raconte que dans un paradis éloigné et doré, Isidora, la mémoire, n'existe pas. Les hommes y vivent en paix, considérant chaque instant comme le premier et le dernier, sans conscience ni de la veille ni du lendemain. Pas de remords, de frustration, ni d'angoisse, dans ce pays merveilleux, mais seulement la vie au premier degré. Le bonheur à l'état pur. En réalité, ce pays fictif est surtout, pour ceux qui l'évoquent, un rempart salutaire à la réalité. Car dans la réalité, douloureusement perçue par les proches des malades, oublier équivaut à se désagréger, moralement puis physiquement et donc à mourir.

Dans un constant mélange de données scientifiques et d'humour, et toujours avec une grande verve romanesque, l'auteur peint la tragédie de la maladie de l'oubli, qu'il a lui-même vécu avec sa propre mère. Le regard de Seth sur son impénétrable génitrice, alors qu'elle perd peu à peu ses repères, se veut distant, mais atteint des sommets d'émotion. Merrill Block décrit subtilement le poignant carrefour où s'opère - trop tôt - l'inversion des rôles mère-fils, à mesure que son cerveau d'adulte défaille, qu'elle redevient une gamine sous les yeux effrayés de son enfant. Brillante investigation à la fois existentielle et scientifique (le livre est remarquablement documenté), le roman polyphonique de Merrill Block, d'une maîtrise folle, offre une poignante réflexion sur ce qu'est la mémoire, en quoi elle nous façonne, nous distingue, nous guide, et nous perd parfois, au détour d'un malheureux code génétique. Vertigineux.

Stefan Merrill Block, Histoire de l'oubli, Albin Michel, 2009.

Photo : © Mimmo Frassineti / REX / SIPA

Eric Vernay
Le 17 February 2009

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