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Abreuvons nos sillons de Skander Kali



Critique

Note du livre A feu et à sang

Lecteurs

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A feu et à sang



Dans Abreuvons nos sillons, son premier roman, Skander Kali explore les limites de la violence et de la folie, dans un langage d'une précision redoutable. Avec, pour toile de fond, le béton des parkings de Vitry ou celui qui fait les murs d'une prison.

Grand corps malade

A l'image de son titre, le premier roman de Skander Kali est un intense mélange de feu et de sang. Abreuvons nos sillons commence dans une prison en proie à une émeute et à l'incendie : Cissé, le narrateur, avec une sorte d'incrédulité qui fera la marque de son récit, raconte comment lui et deux de ses potes vont être mis à mort pour avoir épargner le directeur de la prison après un procès improvisé : "Vous êtes non-violent, vous parlez, vous avez tort." Meurtres par pendaison, coup de machette, lynchage. Une scène initiale dont la violence annonce la suite du texte : car tout y sera brut, sans trucage. Les mots envoyés comme des coups de pied, des crachats, des bidons d'essence.

Retour en arrière. Avant la prison, il y avait Vitry, nous raconte Cissé. Collégien attardé mais lucide, ce jeune homme de dix-huit ans, "grand et maigre" comme il se décrit lui-même, se fait facilement psychopathe à ses heures. Plus précisément, chaque fois qu'il entend une voix : celle qui le pousse à balafrer son frère, puis un surveillant, à brûler des voitures de prof, à s'immoler un jour devant M. Traoré, ce prof de français qui a commis l'erreur de lui expliquer, en parlant du Cid, qu'il existait un sang pur contre un sang impur, auquel il appartiendrait plutôt.

Cissé le fataliste

"Devenu un grand brûlé", Cissé est successivement enfermé dans un "cendre de rééducation pour les jobards", vigile puis manutentionnaire chez Atac, où on lui file du boulot par charité. Le jour où il comprendra que son seul rêve - une histoire d'amour avec une ancienne monitrice - est aussi irréalisable que le reste, Cissé ne digèrera pas. Les illusions sont trop amères à force d'être ravalées. Sa tragédie s'accomplit alors dans un ultime geste de folie, qu'il attribuera toujours à la Voix : "Et je me suis répété que j'étais innocent. Et quoiqu'il arrive, je le resterais".

A force de répéter ce genre d'argument avec une espèce de candeur, Cissé finit par distiller dans son récit un terrifiant malaise. Comment juger ce héros, partagé entre la violence de ses actes et l'innocence de ses propos ? "Cid de Corneille et à Racine. En même temps, Cissé avoue aussi avoir "la nausée", et se retrouver plus ou moins dans la lecture de L'Etranger : où l'on voit que l'existentialisme peut aussi s'appliquer à un gamin des cités...

Mais il importe sans doute peu, au final, de savoir si le narrateur est bon ou méchant, victime ou assassin. Car Abreuvons nos sillons n'est pas tant la confession du tueur qui demande à être jugé, qu'une chanson à la logique infernale, dont la seule issue est une l'autodestruction de son interprète.


Céline Le 05 July 2008

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