Les Cartes du monde de Simon Ings



Critique

Note du livre Géopolitique des nombres

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Géopolitique des nombres



 

Premier roman traduit en France de Simon Ings, journaliste scientifique anglais de 43 ans, Les Cartes du monde s’interroge à propos de l’importance des sciences mathématiques au sein de l’échiquier mondial, de l’histoire humaine et de la destinée individuelle. Une brillante révélation de la rentrée littéraire.

Les français, et les gens « normaux » en général, ont un problème avec les maths. Pour beaucoup, cette science reste un territoire inconnu et inquiétant. Soucieux de son lectorat hexagonal et du parcours que ce très grand roman est susceptible d'effectuer au milieu du raz-de-marée littéraire de la rentrée, c'est certainement ce qui a poussé son éditeur à travestir subrepticement - et subtilement - le titre anglais de ce roman de Simon Ings, originalement The Weight of Numbers, soit « le poids des nombres », en Les Cartes du monde. Un titre qui laisse à penser que l'auteur ici, se souci davantage de géopolitique que de mathématiques. Rétablissons ici la vérité : Dans Les Cartes du Monde de Simon Ings, géopolitique et mathématiques sont en fait intimement liés au sein de la grande et la petite histoire.

Déchiffrer le monde

Journaliste scientifique, Simon Ings sait que le monde, que l'on en soit conscient ou non, n'est que chiffres. La physique, la chimie, la biologie et les mathématiques sont les quatre éléments fondamentaux de la vie, au même titre que l'eau, la terre, l'air et le feu. Ce sont aussi les bases mythologiques de notre époque moderne mais également de toute l'histoire humaine. Grâce à sa conscience et sa sensibilité, l'humain habille ensuite cette cosmogonie chiffrée un rien inhumaine, la transformant en quelque chose d'intelligible par le commun des mortels à l'aide de mots afin de lui donner une allure acceptable et humaine. C'est tout le travail de Simon Ings, c'est tout le travail de l'écrivain en général, car écrire est aussi un exercice mathématique, et si le monde des chiffres nous échappe, il n'échappe pas à Simon Ings.

Prenant pour prétexte la découverte d'un container contenant les corps sans vie d'un groupe de clandestins sur une plage de Portsmouth en 2006, l'auteur évoque l'histoire du monde à travers l'histoire d'individus. Celle de l'astronaute Jim Lovell et de son fils, de la calculatrice Kathleen Hosken, du mercenaire Nick Jinks, de la présentatrice télé Stacey Chavez, du mathématicien torturé Anthony Burden, tous reliés, de près ou de loin à cet évènement, au sein d'une nébuleuse qui les dépasse. Roman polyphonique qui s'étend sur plusieurs années, Les Cartes du Monde explore les protocoles, les codes, les connexions, les analogies ou les contradictions qui finissent par aboutir à différentes évènements, à des rencontres, à des destins. C'est tout l'art de Ings de savoir mêler avec brio destinés individuelles et histoire du monde, théories scientifiques et pseudo-sciences (ou Fringe Sciences comme disent les anglo-saxons), géopolitique et psychologie.

Cause et effet

Ings effectue en quelque sorte une « Reconnaissance de Schéma » pour pasticher le titre d'un fameux roman de William Gibson, autre écrivain visionnaire, sensible à l'impact des lois qui sous-tendent notre univers. En prenant à contre-pied la théorie de la Sémantique générale d'Alfred Korzybski, linguiste américain d'origine polonaise qui développa au début des années 30 une théorie des relations s'apparentant à la physique quantique et rejetant la notion de cause à effet, Ings démontre qu'au contraire, chaque évènement, chaque fait, grand ou petit, qu'il s'agisse de la guerre d'indépendance du Mozambique, de l'invention de l'electro thérapie, du blitz de Londres, de l'usage des mathématiques qui permit aux alliés de gagner la Seconde guerre mondiale, la révolution cubaine ou encore la conquête de l'espace, peut avoir une répercussion, un effet, petit ou grand lui aussi, sur la vie de personnes n'ayant qu'un très lointain rapport entre eux.

La lecture de ce livre est de celles qui provoquent une illumination. En reliant entre eux les différents points invisibles qui scintille sur la toile métaphorique de l'histoire et « des histoires », Les Cartes du Monde crée de nouveaux espaces et rend paradoxalement notre réalité plus tangible tout en nous faisant prendre conscience de sa complexité. En ce sens, ce roman de Simon Ings s'aborde comme un grand moment de lecture, une expérience stupéfiante qui nous ouvre les portes d'une nouvelle perception à la fois rationnelle et mystique. Une révélation.

Maxence Grugier Le 15 August 2008
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