Le Dresseur de Serge Rezvani



Critique

Note du livre La Maison de l'horreur

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La Maison de l'horreur



Le Dresseur de Serge Rezvani est de loin le livre le plus impressionnant et incisif de cette rentrée littéraire. Ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains : haletant comme un polar, il est saturé de scènes horribles, de torture psychologique et de personnages à la dérive. Réaliste, cruel et lucide, il met aussi à jour les faiblesses de la nature humaine, les limites du mode de vie bourgeois et les apories du besoin de sécurité.
 
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Le schéma de départ du Dresseur est simple comme bonjour : deux femmes d'âge mûr (entre 45 et 50 ans, on imagine), venues de Paris, se sont retirées dans un trou paumé de province. Elles habitent dans une belle maison de campagne et vivent discrètement leur homosexualité. L'une, Véronique, s'occupe de l'autre, Ginette, qui souffre d'une maladie dégénérative et ne marche quasiment plus. Le village le plus proche est à quelques kilomètres de là, typiquement français, avec ses gendarmes bienveillants et son garde-chasse alcoolique, qui voient d'un œil méfiant tout ce qui vient de la capitale. Inquiétées par le récit de vols avec violence intervenus dans le secteur, par la disparition inexpliquée d'une vieille dame et par l'isolement, les deux femmes décident d'acheter un chien : ce sera un Rottweiler, monstrueuse bête d'attaque s'il en est, que Véronique et Ginette souhaitent "immédiatement opérationnel". La bête arrive par l'intermédiaire du Club Canin avec son dresseur, un grand gaillard charismatique appelé Arnulfe. C'est là que tout démarre.

Méfie toi de ton voisin

Le roman de Rezvani fonctionne comme le Funny Games de Haneke, en beaucoup plus convaincant et moins démonstratif. C'est un drame terrifiant qui évoque la transformation brutale d'une situation anodine en situation exorbitante du droit commun. Arnulfe s'insinue dans la vie des deux femmes avec beaucoup d'habileté. C'est un homme serviable, grand et fort, et qui "sait y faire". Arnulfe vit avec sa compagne, Angine, dans une caravane campée devant une mine désaffectée, à quelques centaines de mètres de la maison des deux femmes. Le couple a le respect des gens du coin : il appartient à la classe laborieuse, limite crasseuse, "paie son coup", vit de peu et récupère des dizaines de chiens qu'il nourrit par pure bonté (et accessoirement pour les revendre à des laboratoires, mais c'est un détail).
 
Un homme qui aime les bêtes ne peut pas être mauvais. Arnulfe et Angine se rendent indispensables. Angine s'est occupée d'une vieille dame et s'improvise aide-soignante pour Ginette. Arnulfe décharge les citadines de l'entretien de la propriété. Mais le couple, sorte de décalque romanesque de Fourniret et Monique Olivier, a un plan. Ces deux là ne sont pas catholiques. On le sent très vite, les deux parisiennes en prennent conscience également, mais ne pourront rien y faire : la situation s'impose littéralement à elles. Arnulfe et Monique s'installent chez Véronique et Ginette. Le Dresseur les réduit en esclavage. Il leur fait peur et dégage une telle autorité que les victimes n'ont plus aucune chance d'échapper à leur bourreau.

Victimes et bourreaux

Rezvani part du principe que la domination et la soumission étaient souhaitées (il répètera ce mouvement au moins deux fois dans le roman) et qu'elles venaient d'une certaine façon combler un manque, lié au genre (deux femmes, un homme), au mode de vie (Arnulfe incarne la force brute) et au rang (le prolétaire reprend ses droits). Le reste ne se raconte pas ou pas bien. Le Dresseur s'engage dans l'innommable. Le chien bouffe le visage de Véronique. Ginette ne peut plus bouger de son lit. Le couple de l'horreur va de plus en plus loin et les secrets tombent. La mine devient un ossuaire géant. On s'y attendait. Les visiteurs sont chassés ou exterminés. Les téléphones portables ne passent pas. Rezvani met en place un dispositif sadien parfait (un lieu clos, des pervers, des victimes passives) qu'il a l'intelligence de rénover au regard de l'actualité contemporaine du Mal : l'intérêt financier (Véronique a de l'argent), le phénomène des sérial killers (Arnulfe et Angine sont un couple déviant... normal, médiocre, dérisoire), un "clin d'œil", pas très heureux, à l'extermination des juifs (Arnulfe brûle les chiens dans un four à chaux), un sens du spectaculaire enfin (des meurtres en série, une violence croissante et de plus en plus invraisemblable) qui fait écho autant au cinéma hollywoodien qu'aux faits divers macabres.

Le Dresseur s'échappe vers des territoires incertains pour devenir une sorte de fable affreuse où la nature humaine (les femmes indépendantes, surtout) et le monde tel qu'il est en prennent pour leur grade. La dramaturgie est outrée sur le dernier tiers mais la leçon passe à merveille. Rezvani résiste plutôt bien à tirer les enseignements qui ne gagneraient pas à être explicités et boucle son intrigue avec une maîtrise sensationnelle. Le Dresseur est un roman glaçant et admirable par sa fluidité, sa mécanique littéraire implacable et surtout sa noirceur. Il vous saisit à la gorge et vous terrifie de bout en bout. Le résultat est aussi dérangeant que virtuose.

Benjamin Berton

Le 19 January 2009

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