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Serge Lehman : Oui, je me souviens. J'ai découvert la SF à la bibliothèque municipale de Savigny sur Orge, où j'ai passé mon enfance. Mon père m'avait imprégné avant en me lisant des histoires de Jean Ray et Lovecraft, et j'aimais Jules Verne. Mais c'est ce jour-là, à la bibliothèque, en découvrant les collections spécialisées, que je suis devenu écrivain. Je l'ai vécu comme une révélation.
Les années 90 virent l'épanouissement d'une génération d'auteurs de science-fiction en France. Je pense particulièrement à Dantec, Ligny, Christian Vilà et à vous bien sûr. Dantec devint dingue, Ligny se fait plus rare, Vilà a plus ou moins abandonné la SF, et vous disparaissez à ce moment là... Que se passe-t-il ?
Jean-Marc Ligny a percé au début des années 80 et il est toujours actif aujourd'hui, comme Jean-Claude Dunyach, Claude Ecken, Roland C. Wagner et beaucoup d'autres. Quant à Dantec, je veux bien qu'on parle de sa dinguerie si on n'oublie pas de rappeler qu'il est aussi l'un des grands prosateurs actuels de la littérature française. Mais je suis d'accord avec votre remarque sur la brièveté des carrières. En France, c'est dommage, on écrit de la science-fiction jusqu'à trente-quarante ans et puis, on passe à autre chose, pour diverses raisons. Ma propre éclipse est dûe à une panne sèche de l'inspiration dont je ne suis sorti qu'en 2005.
Pourtant vous écrivez toujours comme le prouve votre bibliographie...
Pour beaucoup de gens, « écrivain » signifie « romancier » mais c'est un préjugé. Depuis la parution d'Aucune étoile aussi lointaine, mon dernier roman à ce jour, j'ai publié plus de cent textes et parmi eux, il y a des nouvelles, des essais, des articles de théorie littéraire, des chroniques autobiographiques, le scénario d'un film (Immortel (ad vitam) de Bilal) et plusieurs bandes dessinées. A la vérité, je suis ce qu'on appelle un polygraphe.
Pourquoi n'avoir jamais terminé la tétralogie F.A.U.S.T. ?
En 1998, quand est venu le moment d'écrire le tome 4, je n'étais pas capable de me hisser au niveau littéraire et spéculatif où je voulais porter le cycle. J'ai essayé ; j'ai tout jeté. Je compte reprendre les trois premiers volumes et faire celui qui manque dans les deux ans qui viennent.
Sur combien d'années la rédaction des nouvelles réunies dans Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables s'étend-elle dans votre chronologie d'écrivain ?
La nouvelle la plus ancienne, La chasse aux ombres molles, date de 1991 ; c'est une fiction sociologique bizarre parue dans « L'autre Journal » de Michel Butel. Elle contient une petite prophétie sur l'évolution du monde de l'entreprise, en particulier la dimension délirante du management, dont je ne suis pas mécontent. La plus récente a été écrite en 2006 et s'intitule "Origami". On couvre donc un intervalle de quinze ans.
Durant toutes ces années vous avez été très discret mais vous avez participé à beaucoup de projets, de collaborations, de publications en commun avec d'autres auteurs. Pouvez-vous nous en parler ?
L'un des aspects les plus agréables du milieu SF, c'est son goût pour les projets collectifs, en particulier les anthologies. Celle que j'ai publiée en 1998, Escales sur l'horizon, réunissait seize auteurs. Elle s'est très bien vendue et mon éditeur de l'époque a souhaité en faire d'autres. Comme c'est finalement beaucoup de travail, j'ai suggéré de confier la responsabilité à un auteur différent chaque année et c'est ce qui est arrivé. Je suis aussi très fier de Chasseurs de chimères, un volume consacré à l'âge d'or de la science-fiction française (la période 1863-1950 qui va de Jules Verne à René Barjavel et semble avoir disparu de la mémoire collective) ; il est paru en 2006 aux éditions Omnibus. Et je prépare une nouvelle Escales qui sera publiée chez Denoël l'année prochaine pour fêter les dix ans de la collection Lunes d'Encre. Mais il y a bien d'autres formes de travail en collaboration. Depuis deux ans, j'assouvis un vieux rêve en écrivant pour la bande dessinée et ça me plaît beaucoup. J'ai aussi tenu, pendant toute l'année 2000, une chronique hebdomadaire dans L'Humanité qui m'a permis de vivre au rythme d'une rédaction... Ecrire, c'est un métier très solitaire. Je suis heureux de retrouver le monde quand c'est possible.
Ce qui reviens souvent dans les textes de Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables c'est (entre autres) le fait que l'individu étant intimement lié au monde, l'expérience individuelle devient universelle (c'est particulièrement évident dans "La régulation de Richard Mars"). Partagez-vous ce point de vue ?
Oui. J'irais même un peu plus loin. Ce qui arrive à Richard Mars et à la plupart de mes personnages, c'est justement le franchissement de cette limite qui sépare un homme des autres. L'expansion infinie de la subjectivité. En général, le phénomène est brutal, pour ne pas dire violent, c'est pourquoi ces histoires racontent des catastrophes qui retentissent à la fois à l'échelle cosmique et à l'échelle privée. Comme si les rêves ou les cauchemars d'un seul homme avaient le pouvoir d'affecter l'univers. Ce n'est, bien sûr, qu'une intuition mais je crois que dans l'architecture de la conscience individuelle, il y a un pan commun avec le monde extérieur, une sorte d'interface qu'on peut traverser pour explorer « l'envers du décor » en quelque sorte. C'est quelque chose de très mystérieux.
On sent dans beaucoup de ces textes le poids de la pensée humaine, qu'elle soit d'origine philosophique ou scientifique. Un poids tel, le poids de la connaissance je dirais, que vos personnages conscients en souffrent ou sombrent dans la folie. Pensez-vous que la conscience scientifique, une certaine forme de connaissance en tout cas, puisse être finalement inintelligible pour l'être humain ?
C'est tout le problème philosophique de la nature de la science. Est-ce qu'elle décrit un univers matériel objectif dans lequel l'homme est une chose comme une autre ? Ou bien s'agit-il au contraire d'une exploration de nos perceptions ? La plupart des scientifiques refusent de trancher mais il est indéniable que dans certains cas - en mécanique quantique, par exemple - on observe des phénomènes qui ne peuvent être décrits qu'en acceptant une certaine « folie théorique ». Des effets qui se produisent avant leurs causes. Des particules individuelles qui ne sont que les images d'une seule particule étalée dans le temps. Des vitesses infinies incompatibles avec la loi d'Einstein sur la vitesse de la lumière. On touche peut-être ici les limites du monde humain et la compréhension de ce qui se trouve au-delà représente un défi pour l'esprit. Un défi et un danger. Mais c'est aussi une aventure très excitante.
Est-ce là le rôle de l'écrivain aujourd'hui, rendre l'inintelligible, le trop-étrange de notre monde, de notre univers, enfin compréhensible au lecteur, et aux être humains en général ?
Oui et en même temps, j'aurais tendance à retourner la formulation. Le monde est beaucoup, beaucoup plus étrange que ce qu'on nous raconte en général et pour fonctionner correctement - disons, pour résister à la dépression post-moderne -, l'esprit doit faire l'expérience de cette étrangeté. C'est presque une question d'architecture, comme je le disais tout à l'heure. Dans cette optique, le rôle de l'écrivain serait plutôt de partir du monde tel qu'il est perçu aujourd'hui, une chose insignifiante, grise, vide, et soumise à l'empire de la logique, pour y réouvrir des zones de mystère.
Avec ce recueil on peut s'attendre à vous voir revenir sur le devant de la scène ou proposer une suite, ou encore un nouveau roman... quels sont vos projets pour l'avenir ?
J'ai beaucoup de projets pour les deux ans qui viennent et parmi eux, oui, il y a un roman. Mais je me méfie de mes propres effets d'annonce. Plutôt que d'en parler, je vais aller l'écrire. Merci.
Propos recueillis par Maxence Grugier
Sue Flu :
- Lire la chronique de Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables
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