Esteban le héros de Santiago Gamboa

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Esteban le héros - Santiago Gamboa

Esteban vit à Gentilly, coincé dans la vie un peu morne du fonctionnaire. Ayant déjà publié deux romans sans grand succès, il se rêve toujours écrivain et décide de nous confier son histoire depuis sa naissance à Medellin. Mais « on ne peut écrire sa vie qu'en racontant celle des autres » et le jeune homme se dévoile en parlant de ces gens qui, parents, proches ou quidams, l'ont accompagné dans son voyage vers la maturité et l'exil volontaire en Europe.
En renouant avec le roman de personnages, Santiago Gamboa revisite, sous couvert d'un avatar bien terne, « incapable de vivre ce qu'il fait », l'histoire de son pays, la Colombie, durant un demi-siècle. C'est pour lui le moyen de faire le tri dans ses souvenirs et, comme écrivain, de faire justice à toutes les voix du passé et rendre à ceux qui ont souffert leur statut de victime. « Parce que l'Histoire à tendance à être injuste et fait souvent endosser la responsabilité à parts égales entre le bourreau et sa victime ». Du coup, le lecteur est contraint de se remémorer les évènements qui ont marqué l'Amérique Latine depuis les années cinquante, et comment, sous l'influence de forces exogènes, la fragile démocratie colombienne s'est désagrégée pour se retrouver piégée dans une guerre civile permanente opposant un gouvernement sous tutelle des Etats-Unis aux F.A.R.C. (Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes) et aux grands cartels de la drogue. Le rêve gaitaniste d'une société égalitaire n'était qu'une illusion et il a laissé place dans le sang à l'acceptation fataliste d'une violence endémique.

Parallèlement à ce travail de mémoire, l'auteur s'interroge sur ce qu'est l'écriture en s'étendant longuement sur les affres de son apprenti-écrivain. Santiago Gamboa y reconnaît, non sans une certaine lucidité, qu'il n'a pas ce génie qui fait les grands de la littérature. Indirectement, il avoue qu'il compense ce « défaut » par un travail acharné « car on obtient ce que l'on veut quand l'objet désiré ne fait plus rêver ». Pour ce faire, le plus difficile n'est pas de s'atteler à la tâche, mais de se départir de ce sens critique exacerbé par des études de lettres trop poussées et les trop nombreuses lectures qu'elles imposent, sinon « rien de nouveau ne peut plus surprendre, accablé qu'on est sous le poids des idées acquises dans les manuels d'esthétiques ». Avec un cynisme ravageur, il se moque de la préciosité de certains amateurs d'arts qui ont pour seul discours esthétique l'évocation des artistes établis et de leurs œuvres les plus populaires.

La leçon que veut faire entendre l'écrivain, c'est qu'en matière littéraire le triomphe ne compte pas. Seul le plaisir d'écrire importe. Malheureusement, pour en arriver là, Gamboa est trop démonstratif. Le tournoi d'échecs, au cours duquel les angoisses littéraires de son narrateur sont désamorcées par la découverte du plaisir dans l'abnégation, est un artifice littéraire grossier et trop utilisé pour qu'on puisse se laisser convaincre. Jusque là le roman portait en lui cette gravité légère d'un parcours chahuté par l'Histoire, les rencontres et les passions, derrière lesquelles s'effaçait le narrateur. Avec cet épisode, Esteban cesse d'être le témoin de sa vie pour en devenir l'acteur principal. Et la plume de Gamboa, si truculente à raconter les autres, sert bien mal ce héros somme toute assez fade. L'auteur ne s'y trompe pas et préfère arrêter les frais en quelques pages, laissant Esteban face à une œuvre encore à écrire. Reste au lecteur un plaisir certain malgré un goût d'inachevé, et l'envie suscitée d'en connaître un peu plus sur la Colombie…

Esteban le héros
Santiago Gamboa
Traduit de l'espagnol (Colombie) par Anne-Marie Meunier
Métailié, 350 pages, 20,50€

[illustration : Editions Métailié Photo DR]

Michael Pavan Le 13 October 2003

Sur le web : - Lire le 1er chapitre sur le site des Editions Métailié - A noter, la publication simultanée d'un roman policier du même auteur, Perdre est une question de méthode, toujours aux Editions Métailié, collection « Polar ».