Considérations sur le malheur arabe de Samir Kassir



Critique

Note du livre Histoire de la Turquie contemporaine - Hamit Bozarslan  /  Considérations sur le malheur arabe - Samir Kassir

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Histoire de la Turquie contemporaine - Hamit Bozarslan / Considérations sur le malheur arabe - Samir Kassir



Deux petits ouvrages parus l'année dernière. Deux façons de ne pas bronzer idiot cet été sur les plages des rives sud et est de la Méditerranée.
- Retour à l'intro du gazpacho littéraire

L'Histoire de la Turquie contemporaine, de l'universitaire d'origine kurde Hamit Bozarslan (EHESS), est fidèle aux principes de la collection « Repères » de La Découverte : brièveté, densité, pertinence des informations transmises pour comprendre le monde contemporain. Mais il s'agit en plus d'un livre à thèse : malgré la rupture institutionnelle survenue lors de l'instauration de la République en 1923 par Mustapha Kemal « Atatürk », les fondements idéologiques de la Turquie contemporaine sont en continuité avec la politique de « turcisation » et de repli sur l'Anatolie entamée un siècle auparavant par un Empire ottoman qui se savait sur le déclin. En ce sens, et en dépit de la laïcisation d'un pays qui était autrefois le siège du califat, on peut comprendre la difficulté toujours actuelle de la Turquie à intégrer sa forte minorité kurde et, près d'un siècle après les faits, à reconnaître le génocide arménien commis en 1915 par un Empire mettant en œuvre ce qu'on n'appelait pas encore une « épuration ethnique ». Depuis 2002 et l'arrivée au gouvernement de l'AKP « démocrate-musulman », Bozarslan voit toutefois des raisons d'espérer dans l'avènement d'une nouvelle génération d'hommes politiques succédant aux « gérontocrates » aux commandes depuis les années soixante. Pourvu que cette génération, quelle que soit sa tendance, parvienne à s'affranchir de la tutelle militaire garante d'un kémalisme structurellement excluant, créant ses propres ennemis pour mieux se relégitimer en les éliminant.

Autre livre à thèse, Considérations sur le malheur arabe du défunt intellectuel libanais Samir Kassir, n'apprendra pas grand-chose à l'observateur avisé du Maghreb et du Machrek. Sans surprise, Kassir démolit l'historiographie arabe ternaire qu'a retenue le sens commun (ténèbres préislamiques, âge d'or des Empires arabes jusqu'au XVe siècle, déclin inéluctable depuis) pour lui ajouter un quatrième temps : celui de la « Nahda » (« renaissance ») survenue au milieu XIXe siècle sous la forme d'un puissant mouvement de modernisation technique, de diffusion des connaissances et de sécularisation. Le problème, dit-il, c'est que ce mouvement est tombé en panne. Non pas au début du XXe siècle quand la domination occidentale a succédé au Machrek à la domination ottomane. Mais plus récemment, depuis le début des années 1980, avec la montée de la réaction islamiste et l'essor des monarchies pétrolières du Golfe, érigées en modèles par l'Occident bien qu'elles fussent sur le plan social les parties les plus arriérées du monde arabe. Kassir préconisait donc un retour à l'esprit de la Nahda dont le prolongement avait tout de même abouti, selon lui, aux indépendances et à la révolution du dévoilement des femmes. Sa théorie peut paraître simple, mais deux idées originales s'en dégagent : un appel à la responsabilité et à l'autonomie, enjoignant les Arabes à trouver les sources de leur renouveau dans leur propre histoire ; un appel à dépasser le cadre idéologique très matérialiste des premières décennies des indépendances, pour aboutir à la seule finalité qui l'intéresse et qu'il proclame dès les premières pages de son livre : l'« épanouissement » de chacun et de tous.

Benjamin Bibas Le 04 August 2005