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Le onzième roman de Salman Rushdie, L'Enchanteresse de Florence, est d'une ambition folle : l'écrivain britannique entend réunir, dans un même élan narratif, le conte merveilleux et l'histoire politique du XVIe siècle, le rêve et la réalité, l'Orient et l'Occident. Avec une jubilation ravageuse, Sir Salman réussit brillamment son pari : cette longue saga, aussi touffue que picaresque, relève du pur enchantement.
Un récit emberlificoté qui débute au XVI siècle, au cœur des Indes, par la visite au roi Akbar d'un florentin qui se fait appeler « Mogor dell'amore ». Tout juste débarqué d'un bateau pirate, le blond jeune homme, peu avare en tours de passe-passe rhétoriques - et donc magnifique conteur - prétend être le fils d'une mystérieuse enchanteresse de Florence, ce qui ferait de lui... L'oncle du Roi Akbar. Difficile à croire pour l'empereur oriental ! Et quelle impertinence chez ce curieux occidental, qui risque la mort s'il ment, ou plutôt, s'il ne séduit pas. Ainsi, comme Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits, de la force de son récit va dépendre sa survie... Et la nôtre, bien sûr, en tant que lecteur.
La magie en date
Entrecoupé de savoureux dialogues existentiels (religion, femmes, politique, identité...) entre l'Italien et le Grand Moghol, ce récit donne lieu à un savant labyrinthe narratif, fait d'astucieux chausses-trappes et de sauts dans le temps, de mises en abîmes et de jeux de miroirs incessants. Avec, quand même, un noyau historique au milieu de cette déferlante magique, archi-documenté. On retrouve ainsi, côtoyant des magiciennes et des prostituées, des grands personnages de la Renaissance : le clan des Vespucci, le peintre Botticelli, l'extrémiste religieux Savonarole brûlant sur un bûcher, tandis que le stratège Machiavel, répudié des hautes sphères de décision, s'interroge sur le rôle du prince, dans la Florence des Médicis. On croise même Magellan, en route vers le Nouveau Monde.
Plein d'entrain et d'humour, Rushdie, en pleine maîtrise de sa puissance créatrice, orchestre tous ces destins extraordinaires avec brio. Son style dense et foisonnant - parfois difficle à suivre, il faut l'avouer - est en effet pimenté d'un subtil esprit satirique. Moquant sans relâche la bigoterie obscurantiste à travers les siècles et les peuples, tout en louant l'incroyable magie de la vie et de ses légendes, le romancier envisage l'Histoire avec une certaine sagesse œcuménique : soit une grande aventure humaine, faite de larmes et de meurtres autant que de passion et de charmes. Passionnant voyage.
Salman Rushdie, L'Enchanteresse de Florence, Plon, octobre 2008.
Eric Vernay
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