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- Lire la chronique de Lolita Complex
Fluctuat : Lolita complex se passe à Londres, pourquoi avoir abandonné le Japon ?
Romain Slocombe : Je voulais écrire un roman situé à Londres, une ville que je connais bien, où j'ai vécu (je suis à moitié anglais), et un ami galeriste, dont le personnage de Julius B. Hacker est inspiré, me racontait qu'il y avait rencontré des types de la mafia russe. Au même moment, le film de David Cronenberg sur le même sujet, Les Promesses de l'ombre, sortait sur les écrans. Cela m'a donné envie de me documenter sur le sujet et j'ai découvert, entre autres, que les réseaux de prostitution de l'Europe de l'Est ne sont pas dirigés par des Russes mais par des Albanais. Je me suis alors renseigné sur le sujet et j'ai découvert que nous n'avions qu'une idée assez vague et stéréotypée de ce phénomène. J'ai été choqué également par la jeunesse des filles qui se retrouvaient sous la coupe de ces hommes-là, leur nombre (plusieurs dizaines de milliers !) et les traitement inhumains qu'on leur infligeait. J'ai alors pensé qu'il y avait là un vrai sujet et que cela méritait qu'on en parle. Tout est parti de là.
Au départ, Un été japonais ne devait pas être un polar et ne devait pas sortir à la Série Noire. C'était une commande de Denoël où je devais parler du Tokyo "branché" des années 90, en effet. Finalement cela c'est mal passé avec Denoël et comme j'avais promis un livre à Patrick Raynal, alors chez Gallimard, c'est la Série Noire qui l'a récupéré. Le livre devenant un polar en cours de route avec une histoire de yakuzas, cela tombait bien. Le roman se passait durant l'été, cela m'a inspiré la tétralogie des saisons, "printemps, été, automne, hiver", chaque histoire et saison se révélant pire que la précédente. Il était donc logique que je parle de choses de plus en plus tragiques au fur et à mesure que le cycle avançait, du bombardement de Tokyo par les Américains (Brume de printemps) aux atrocités commises par les médecins de guerre japonais et l'unité 731 (Averse d'automne d'automne), jusqu'au massacre de Nankin en 1937 qui en plus a eu lieu en décembre, ce qui collait très bien avec le titre, Regrets d'hiver.
Tu dédicaces le livre "à Wendy et aux fées", j'imagine qu'il s'agit de la Wendy de Peter Pan ?
Absolument, même si en réalité c'est un peu plus compliqué. En fait, cela vient d'une amie, Claire, un modèle qui a beaucoup posé pour moi, qui était étudiante en médecine et dont je me suis inspiré pour le personnage de la doctoresse Clara Fox. Elle ressemble un peu à une Wendy qui aurait grandi et c'était pour moi une manière détournée de lui dédicacer le livre sans réellement la nommer. De plus, ce roman et la trilogie dont il est le premier volume, seront tous placés sous le patronage d'Henry Miller et de sa Crucifixion en rose : Sexus, Plexus et Nexus. Je prends chaque syllabe se terminant en "ex" : "sex", "plex" et "nex" et je les inclus dans le titre. La Crucifixion en jaune, ma tétralogie japonaise, étant pour sa part une référence à Mishima, de même que le titre de la trilogie : L'Océan de la stérilité, est un clin d'œil à La Mer de la fertilité. Avec ces deux cycles, je fais donc une sorte de mixage entre la trilogie de Miller et la tétralogie de Mishima (rires).
En effet. Je n'avais pas vraiment pensé au syndrome de Peter Pan sous cet angle-là mais c'est vrai qu'il y a des allusions dans le roman, surtout au moment où la jeune prostituée roumaine, Doïna, déclare qu'elle ne rentrera jamais à la maison, etc, ce qui fait écho au discours de Peter Pan dans l'histoire originale. En fait, les clins d'œil à cette histoire viennent de ma redécouverte il y a quelque temps d'un vieil exemplaire, en anglais, du roman de James Matthew Barrie, dont le titre véritable est d'ailleurs "Peter and Wendy", et qui comporte des moments véritablement poignants. C'est cette émotion et les réminiscences d'une certaine image romantique des jeunes filles à long cheveux, de la femme enfant ou de la femme virginale, telles que représentées par les peintres préraphaélites de l'ère victorienne, qui m'ont inspiré ici.
Ce n'est pas l'attirance que je dénonce, puisque je la ressens moi-même et la trouve très compréhensible, c'est l'exploitation de cette attirance par les réseaux de proxénètes, et la mentalité de leurs "clients", ainsi que toute l'hypocrisie entourant le sujet. Mais c'est vrai que Lolita Complex est presque un de mes seuls livre qui ne soit pas anti-politiquement correct. Personnellement, je crois que si je me suis longtemps intéressé à l'image de la Japonaise très jeune (et les Japonaises ont toutes l'air très jeune),c'est parce que j'ai cultivé depuis mon enfance une attirance pour les femmes dans leur prime jeunesse, tout simplement. Ce qui est étrange c'est que, comme nombre de mes amis de mon âge ou plus âgés, plus je vieillis et plus je suis attiré par des filles encore plus jeunes qu'avant. C'est la réflexion que je me faisais en lisant les livres de Gabriel Matzneff que j'ai découvert grâce à mon ami Roland Jaccard. Matzneff écrit sur sa passion pour les filles (ou les garçons) très jeunes, même parfois en dessous de l'âge légal, mais je comprends ce fétichisme, cette attirance. Ce qui fait qu'après avoir écrit Lolita Complex, on peut dire que mon cas s'aggrave malgré tout ! (rires)
Ces contrastes m'ont toujours intéressé, en effet. C'est une des directions que j'explore régulièrement, dans mon travail de photographe mais également dans mes romans. Ces contradictions me fascinent, ce sont les ambiguïtés de cet ordre qui sont la caractéristique de mon travail. C'est justement ce qui sépare l'eros japonais et occidental. Les Japonais savent faire la part des choses entre ce qui relève du fantasme et de la réalité. On peut fantasmer sur le viol (beaucoup de femmes m'ont confié qu'elles fantasmaient sur le sujet) ou certaines formes de violence, et évidemment ne pas vouloir les réaliser dans la vie. En Occident on ne sait pas bien faire cette différence. De la même manière, je concilie les fantasmes de l'art médical ("l'art militaire" pour Woodbrooke qui en est le pastiche assumé), soit une certaine conception de l'érotisme des femmes malmenées (des "femmes de plâtre"), et un discours finalement assez féministe - dans la mesure où mes personnages féminins sont souvent courageux, déterminés et sympathiques, alors que les hommes sont plutôt veules, égoïstes et pusillanimes, y compris mon personnage principal.
Oui, je pense que nous sommes tous forcément victime de l'entropie. Nous avons tous le sentiment, arrivés à un certain âge, que quelque part nous allons vers une sorte de désagrégation finale, que le corps suit moins bien, qu'il récupère moins vite et que cela ne va pas aller en s'améliorant. Mon personnage a environ cinq ans de moins que moi, mais il est forcément touché par ce genre de sentiments. D'un autre côté, il est vrai que mon pessimisme me fait constater tous les jours que le monde ne tient pas du tout les promesses qu'il avait fait miroiter dans les années 60 ou 70 par exemple, une époque où tous les espoirs étaient permis. Donc oui en effet, je suis déçu par pas mal de choses.
J'étais absolument halluciné de voir nos "présidentiables", Sarkozy et Royal, vouloir tous deux s'inspirer les yeux fermés du "modèle anglais" qui lui-même est autant inspiré du modèle américain que du culte des "objectifs à atteindre" de l'ancienne bureaucratie soviétique. Un système qui prône le profit avant tout, génère toutes sortes de magouilles et qui surtout, c'est encore plus évident aujourd'hui, ne marche pas ! Et pourtant, on entendait les politiques, de droite comme de "gauche", déclarer avec assurance que ce modèle était le plus pertinent qui soit en Europe, alors que pour ma part, me rendant très souvent en Angleterre, je constatais la désaffection croissante des services de soins et des transports, la disparition des acquis sociaux d'après guerre, l'augmentation des inégalités, etc. Et on voit d'ailleurs ce que cette politique donne aujourd'hui avec l'émergence de la crise.
Complètement ! J'ai aussi eu des confrontations assez violentes, aux Rencontres d'Arles en particulier en 1995, dans le cadre de mon travail de photographe. Il m'est arrivé diverses aventures à ce propos. Dans le milieu de la photo, mon travail à beaucoup choqué et j'ai eu beaucoup de mal à faire comprendre ma démarche. D'un autre côté, j'ai eu l'occasion de constater la façon dont toutes les formes d'art d'avant-garde, comme le Body Art, le fétichisme etc., étaient récupérées par les instances dirigeantes, ce fut le cas avec mon expérience d'artiste invité aux Subsistances à Lyon, que je raconte dans Mortelle résidence.
C'est un intérêt que j'ai depuis tout jeune en tant que lecteur ou cinéphile, et j'avais envie de rendre hommage aux films de la Hammer, les vieux Dracula, les films de Christopher Lee, qui ont bercé ma jeunesse. En vieillissant on a tendance à revenir vers les strates les plus anciennes de la psyché, et ce sont ces premières influences et impressions qui redeviennent les plus fortes. Mon éducation érotique et mes fantasmes naissants ont dû beaucoup aux images des classiques de l'horreur, avec ces jeunes femmes en longue chemise de nuit virginale, séduites par des vampires dans leur chambre et sortant se promener dans des cimetières au milieu de la brume. Des images très sexuelles évidemment, qui sont restées emblématiques de mon travail.
Le personnage est inspiré d'une jeune romancière japonaise qui existe réellement, Hitomi Kanehara, l'auteure de Serpents et Percings (Grasset & Fasquelle, 2006) et pour laquelle j'ai vraiment servi d'interprète comme le fait Woodbrooke dans Lolita Complex. Malgré son apparence légère c'est un bon livre, et même étonnant de la part d'une si jeune fille, un peu perdue et rêveuse dans son trip Barbie, telle que je la décris de manière assez fidèle dans mon roman. Ce constat dont tu parles, c'est aussi quelque chose que je ressens plus aujourd'hui que dans les années 90. J'aime moins le Japon et les Japonaises de notre décennie actuelle que ceux de la précédente. A l'époque, les gens étaient tournés vers le bizarre et n'avaient pas peur des choses un peu underground. Aujourd'hui cet aspect-là a de nouveau reflué dans ce pays, et je n'y retrouve plus mes marques. A part ça, Hitomi Kanehara était parfaite pour un livre appelé Lolita Complex. L'attirance pour les jeunes filles et les écolières en uniforme marin, etc. est d'ailleurs un phénomène très répandu au Japon et que l'on appelle "Loli-con". Contrairement à certaines traditions japonaises, celle-ci n'est certainement pas menacée de disparition !
Propos recueillis par Maxence Grugier
Sur Flu :
- Lire la chronique de Lolita Complex
- Lire l'entretien avec Agnès Giard sur la sexualité au Japon
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