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Drame polyphonique
Il aura donc fallu trente ans à Robert Littell pour digérer cette avertissement, symptomatique du climat de peur sous Staline puis pendant la guerre froide, et accoucher de L'hirondelle avant l'orage. Passionné par la Russie, l'ex-journaliste à Newsweek (et accessoirement père de Jonathan Littell) est connu pour ses nombreux romans d'espionnage, comme La Compagnie : Le Grand Roman de la CIA. Avec ce nouveau roman, situé au printemps 1934, en plein cœur du stalinisme, l'Américain a voulu confronter le tyran aux poètes, dans un drame polyphonique inspiré de Lawrence Durrell (la tétralogie The Alexandria Quartet). Les voix qu'on entend, fictives mais comme basées sur des faits réels, ont toutes côtoyé, de près ou de loin, Ossip Mandelstam. Des artistes, surtout, sa femme Nadejna bien sûr, mais aussi un drôle d'haltérophile (fictif) arrêté par la Tchéka à cause d'une image de Tour Eiffel collée sur sa malle... Ces voix nous racontent, chacune à leur manière, cet étonnant moment du Stalinisme, où le dictateur a été défié par un poète.
A cette époque de propagande intense et de Grandes Purges (les années 1930), tous les artistes Russes dédiaient au moins une œuvre au khoziayin moustachu, même les plus prestigieux, comme Chostakovitch. Tous, sauf un, le poète Mandelstam, qui va pousser l'insoumission jusqu'à écrire un violent épigramme contre le « Montagnard du Kremlin ». Staline y est décrit comme un « assassin de paysans », injure inouïe et impardonnable. Mais bizarrement, au lieu de le faire fusiller, le tyran épargne l'artiste qui lui résiste. Il fait même passer l'ordre d' « isoler et préserver » Mandelstam. Pourquoi ce traitement de faveur ? C'est tout le sujet du roman.
Staline, version intimiste
Littell évoque cet intrigant épisode historique par les voies qui sont les siennes, l'histoire mêlée de fiction. L'explication historique tient probablement, nous dit Littell, dans la recherche d' « immortalité » de Staline, courante chez les hommes de pouvoir. Vieillissant et paranoïaque, le Premier Secrétaire du Parti avait bien compris que contrairement à la plupart des artistes soumis à ses requêtes, le poète rebelle pouvait lui dédier une œuvre de valeur, car véritable, et le faire entrer dans la postérité. Plus trivialement, le « généralissime » qui était aussi, apprend-on dans le roman, un poète dans sa jeunesse, savait bien que l'Histoire ne lui pardonnerait pas d'avoir sacrifié le plus grand poète Russe du XXe siècle...
Ces détails réels sur le personnage de Staline, on les trouve dans un cadre de pure fiction. Enfermé dans la terrible prison de Loubianka, et interrogé jour et nuit, Mandelstam se met à entendre des voix à vivre des scènes rêvées... Littell profite de ses errements pour imaginer des confrontations (fictives) entre Mandelstam et le tyran, au Kremlin. Terriblement réalistes, drôles et effrayantes, ces rencontres dessinent une réflexion philosophique sur la place de l'art sous un pouvoir autoritaire (l'art contraint est-il encore de l'art ? Comment créer du « vrai » sous une dictature, et faut-il risquer sa vie pour l'atteindre ?), mais aussi un fascinant portrait de Staline en colosse aux pieds d'argile : tendre ou vulgaire quand il parle de femmes, très brutal lorsqu'il évoque les hommes, ce « petit père des peuples » version intimiste s'avère surtout inquiet quant à son impuissance devant la mort. Voilà, parmi d'innombrables autres personnages et détails passionnants, ce qu'on peut lire dans ce roman habile et plaisant, mais aussi effrayant et absurde.
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