Robert Littell




Américain voyageur (il vit entre l'Espagne, l'Italie, Israël et le Sud de la France), et spécialiste du roman d'espionnage, Robert Littell est aussi un passionné d'Histoire et de Russie, comme en témoigne son dernier roman, L'Hirondelle avant l'orage. Généreux en anecdotes, l'ex-journaliste revient pour Flu sur la longue gestation du livre, et en particulier sur le rapport ambigu que Staline entretenait avec l'art. Rencontre.
 

D'où vous est venue l'idée du roman The Stalin epigram, basé sur un fait historique : Le poète Mandelstam croit pouvoir ébranler Staline avec un épigramme ?
Je suis tombé sur les deux livres de Nadejda Mandelstam (Espoir après espoir, et Espoir abandonné), dans les années 1970-1974. J'étais étudiant à l'université, je lisais beaucoup de littérature russe. Cet ouvrage de Nadejda m'a marqué, je l'ai même trouvé plus important que l'œuvre de Soljenitsyne, sur la période du stalinisme. Elle décrit très bien ce moment terrible pour les intellectuels, dans les années 1920 et 1930, et jusqu'à la mort de Staline en 1953. En 1979, je suis allé à Moscou. Je n'étais plus journaliste, mais un ancien ami journaliste ma donné le numéro de téléphone de Nadejna. Je l'ai appelée, simplement pour exprimer mon admiration, pour lui rendre hommage, et aussi à son mari Ossip. A ma grande surprise, elle m'a invité à prendre le thé. Je suis allé acheter la plus grosse boite de chocolats que j'ai pu trouver dans mon hôtel, j'ai pris un taxi, et le voyage a duré longtemps, car elle habitait loin de Moscou, dans un bâtiment soviétique - donc décrépit. J'ai frappé à la porte, et une femme très âgée est venue m'ouvrir. C'était comme si la souffrance de toutes ces années avait été écrite sur son visage. Les jeunes poètes de Moscou s'occupaient d'elle, parce qu'elle était légendaire : la veuve du poète Mandelstam, et aussi, celle qui avait sauvegardé toute son œuvre, dans sa tête, pendant toutes ces années. On a parlé une heure ou deux, et j'ai oublié ce qu'elle a dit et ce que j'ai dit, aussi : je n'avais aucun projet dans la tête, hormis celui de rendre hommage à cette dame. Au moment de partir, elle m'a raccompagné jusqu'à la porte, et là, elle a dit quelque chose qui m'a marqué : Ne parlez pas anglais dans le couloir. » Ces mots m'ont hanté à vie, elle est morte un an après.

Vous n'en compreniez pas complètement le sens à l'époque ?
Ces mots, j'avais assez de références pour les comprendre à l'époque : la peur dans les années 20, 30, 40, où les gens qu'elle recevait, s'ils étaient étrangers, finissaient forcément en prison, ou étaient peut-être accusés d'être espions, ou finissaient dans un goulag, ou pire encore... Il y a même des cas où les gens, s'ils recevaient une simple carte postale de l'extérieur, avaient des problèmes graves. Pourquoi m'avait-elle dit ça ? Ca m'a pris trente ans pour y répondre, une longue gestation !(rires)

Vous croyez au pouvoir politique de la littérature, qu'elle peut changer les choses ?
Mon livre explore les rapports entre les artistes en général, et les poètes en particulier, avec le pouvoir. Et surtout, le rapport entre le poète et un pouvoir brutal. Mais revenons en arrière : Staline était obsédé par l'immortalité. Tout le monde lui dédiait de poèmes, des pièces de théâtre, des opéras, y compris de grands artistes comme Chostakovitch...Tout le monde sauf Mandelstam, qui n'a jamais écrit un poème à la gloire de Staline. Or c'est peu connu aujourd'hui, mais Staline aimait la poésie. Il lisait beaucoup, en autodidacte. Quand il était un jeune gangster dans le Caucase, quand il braquait les banques pour nourrir la révolution de Lénine, il écrivait des poèmes publiés dans le journal, des poèmes romantiques qui avaient de très bonnes critiques d'ailleurs ! Staline avait une certaine sensibilité poétique. Il a compris que la poésie était au sommet de la hiérarchie des arts, et au moment de chercher l'immortalité - comme beaucoup de gens au pouvoir - il s'est tourné vers la poésie. Mais il avait ce sens paysan qui dit que : ce qu'on vous donne quand vous l'exigez, ça n'aucune valeur. Ce qui ne se donne pas l'intéresse davantage ! Mandelstam était un diseur de vérité, très réaliste. Et en 1934, il a écrit la vérité, en 16 lignes, avec son fameux épigramme sur Staline. Il l'a lu devant son entourage. C'était tellement insultant, et honnête, que c'était l'équivalent de dire « le roi est nu ». C'était rude, il appelait Staline un « tueur de paysan ». J'ai basé mon roman sur cet événement.

Mais Staline a réagi bizarrement à cette attaque...
Mandelstam s'est fait arrêter tout de suite, évidemment. Il s'est fait briser, mais on ne sait pas exactement ce qui lui est arrivé. Ce qu'on sait, c'est qu'il a tenté de se suicider en sortant de la prison de Loubienka. Il entendait des voix, il avait peur tout le temps. Mais Staline n'a pas tué Mandelstam, alors qu'un autre aurait dit le centième de ce qu'avait écrit le poète, il se serait fait flinguer dans les caves de Loubienka. Staline l'a épargné, et a lancé cet ordre : « isolez-le et préservez-le ». Mandelstam a donc été envoyé trois ans en exil. Je pense que Staline voulait soigner sa réputation, et préserver son immortalité. Il a compris qu'il serait très mal vu, s'il assassinait le grand poète russe de ce siècle. C'est incroyable !

Vous avez imaginé des entretiens entiers entre le poète et Staline. Qu'est-ce qui vous intéressait dans ces scènes ?
Dans la réalité, les deux hommes n'ont jamais été dans la même pièce, en face à face. Mais j'ai senti la nécessité de les confronter, sans déformer l'Histoire. Ce sont donc des discussions rêvées : on comprend en lisant le livre que c'est moi en train d'imaginer Mandelstam imaginant une conversation avec Staline. Par un mystère, Mandelstam passe à travers les murs, et se retrouve au Kremlin, face à un Monsieur qui lui tend la main et dit « Staline », et à qui il répond « Mandelstam ». Les deux discutent des choses qu'ils ont en commun : ils sont poètes, le père de Staline était cordonnier, celui de Mandelstam vendait le cuir avec lequel peut-être, dit Staline, son père a fait des chaussures. Staline a été exilé sept fois dans sa vie, et s'est ainsi retrouvé dans le cercle polaire. Son nom était Joseph, mais dans ces régions nordiques, le diminutif de Joseph était Ossip : le même prénom que celui du poète. Staline a été marié à une femme appelée Nadejna, comme Ossip Mandelstam. En Russe, Nadejna veut dire espoir. Pendant leur entretien, je fais dire à Staline : on a pas espoir dans les mêmes choses, mais on partage un espoir. Mais ils sont aussi très différents ! Mandelstam était un sublime poète, Staline un grand paranoïaque. Leur confrontation m'intéressait.

Vous avez interviewé des personnages influents comme Henry Kissinger quand vous étiez journaliste pour Newsweek. Avez vous réactivé des méthodes ou des souvenirs de journalisme pour construire les entretiens avec Staline ?
Non, je ne crois pas. Kissinger n'était pas Staline ! (rires) Les images de Staline résultent de beaucoup d'années de réflexion. Moi aussi, comme Mandelstam ou les intellectuels en général, je suis un peu fasciné par le pouvoir, donc je réfléchis dessus. J'ai lu toutes les grandes biographies de Staline, et c'est en faisant ces recherches que j'ai appris par exemple que Staline avait été poète.

Le livre recèle de détails frappants, comme ces couples de fortune en camps de travaux forcés...
J'ai consulté des écrits d'anciens prisonniers, lu beaucoup de documents, surtout depuis la fin de l'union soviétique. C'est comme ça que j'ai appris par exemple que les prisonniers envoyés dans les camps de travaux forcés en Sibérie, où il faisait moins 40, devaient absolument trouver une femme, pas seulement pour le plaisir, mais pour se réchauffer. On ne pouvait pas survivre, sinon. Staline lui même, lors de ses 7 exils en Sibérie, utilisait cette technique de survie, et pas seulement pour la sensualité !

Parlons de la construction du livre. Chaque chapitre correspond à la voix d'un personnage, et donne son éclairage à l'histoire. Pourquoi avoir utilisé cette forme ?
La polyphonie s'est imposée à moi comme une façon d'écrire un livre multidimensionnel. La référence dans mon esprit, c'était le britannique Lawrence Durrell, et sa tétralogie The Alexandria Quartet, écrite à la fin des années 1950. Ce sont quatre livres qui racontent la même histoire, mais chaque tome adopte un point de vue légèrement différent. Ca donne une épaisseur au récit. Et depuis longtemps , j'ai entendu ces voix pour raconter L'hirondelle avant l'orage. C'était instinctif.

Vous ne pensez pas que ce soit un retour à vos instincts de journaliste, cette manière de « recouper les sources » ?
Ca se peut. En fait, dans le livre, toutes ces voix sont interviewées par moi. On apprend ça au bout du livre. C'est peut-être une manière pour moi de revenir à mes racines journalistiques, oui.

L'une des voix de votre roman est un ex-champion d'haltérophilie, Fikrit Shotman. Très simple et totalement dévoué au communisme, il est même prêt à avouer des crimes qu'il n'a pas commis...Est-il tiré d'un personnage réel ?
Je l'ai inventé de toute pièce. C'est un innocent, il est absolument dévoué à la cause communiste, mais il ne sait pas ce que c'est que le communisme. Il est ébloui par Staline. Il incarne le peuple Russe, qui pleurait la mort de Staline en 1953, ce tyran qui a tué tant de gens. Comme eux, Fikrit Shotman est un communiste pur et dur. Lorsqu'il est arrêté, il a un procès. Et il avoue. C'était ça les purges : les accusés devaient avouer publiquement des crimes qu'ils n'avaient pas commis. Pourquoi avouent-ils ? En partie parce qu'ils étaient communistes, et croyaient au caractère nécessaire de ces procès et de leur confession publique, pour construire le communisme, c'est-à-dire un avenir meilleur. Un de mes personnages, une poétesse russe, dit à un poète américain : « si vous n'avez pas vécu les années 1930, vous ne pouvez pas comprendre. Et même si vous les avez vécues, vous ne pouvez pas comprendre ». C'était inimaginable pour nous à l'Ouest, on n'a pas vécu ça !

D'où vous vient votre intérêt pour la Russie ?
J'ai des racines Russes, mes grands parents étaient Juifs, et ont habité en Russie. Ils ont émigré aux USA en 1880. Mais je ne sais pas si ça explique mon intérêt, depuis mes plus jeune années, pour ce pays, ce peuple, cette littérature, ces souffrances... Je ne sais pas pourquoi.

Vous habitez en France ?
Non, mais j'ai une maison dans le Lot, ce qui explique mon léger accent lotois (sourire). Je passe beaucoup de temps au Maroc, en Espagne, en Italie, en Israël... Je suis partout. Je reviens un peu Etats-Unis. Après Bush, l'élection d'Obama nous a soulagé. C'est un bon esprit, il va essayer de redresser le pays, après huit ans de trou noir...

Propos recueillis par Eric Vernay.

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