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Lignes de fuite
L'Ombre en fuite de Richard Powers s'articule autour de deux fils narratifs et d'une bobine. Le premier fil est un fil qui roule : Adie, une artiste peintre en « recherche de dynamique », est recrutée par une ancienne connaissance pour participer à un projet novateur baptisé la Caverne, qui consiste à créer et à développer le premier espace virtuel immersif de l'Histoire. Comme l'équipe informatique de Seattle qui y travaille manque de souffle et de vision, Adie intervient en renfort pour donner une âme à l'ensemble. Elle découvre les joies et la magie de l'informatique, s'initie à l'univers de la création graphique (nous sommes à la fin des années 80), duplique des styles visuels empruntés aux plus grands peintres, au Douanier Rousseau en particulier.
Hommes des cavernes

Les deux fils sont soutenus par une bobine qui est le temps historique. Powers est passé maître depuis quelques romans dans l'art de faire courir la grande histoire sous la petite. L'ombre en fuite est aussi celle de l'époque qui change : on entend en sourdine le Mur de Berlin s'écrouler. On entend la Guerre en Irak, son début et sa fin télévisée, la modification des positions Est-Ouest, mais tout ceci est sous-jacent comme si la force de la bobine ne suffisait pas complètement à agiter les fils qui la composent. L'Histoire est inventée. Le livre intègre quelques pages qui n'appartiennent ni à Adie, ni à l'otage et qui sont les plus belles du roman. Ce sont elles qui portent le thème général du livre sans parvenir à l'épuiser. Possible qu'une réflexion sur le temps et son caractère relatif soit au cœur de tout ça. Le temps et les hommes. Les hommes et le temps. Lien et dissensions à la fin des années 80. Mais peu importe.
Avec sa langue magnifique, mêlant visions poétiques, expressivité et vocabulaire technique, Powers nous emmène sur quatre cents pages dans un voyage au cœur du livre et de la création, un voyage au cœur des hommes, qui peut envoûter comme il peut rebuter. Ceux qui iront jusqu'au bout auront la tête qui tourne et des paillettes dans le regard quand ils franchiront le double seuil de la basilique en ruines. Les autres iront voir ailleurs et n'auront pas tort non plus. La langue dépasse ici le propos. Quelques longueurs-scories jouent l'enluminure. C'est le principe des grandes expériences que de perdre une partie du public en route. N'importe qui peut entrer dans la caverne. Il faut un certain cran pour garder les yeux fermés durant toute la visite.
Richard Powers, L'Ombre en fuite, Le Cherche-Midi, 2009.
Benjamin Berton
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