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Les Profanateurs de Sépultures, le choix des possibles
C'est justement sur ces dernières qu'on peut ne pas retrouver l'auteur. La bonne bourgeoise est toute à son gigot, se promène dans son appartement et en pleine dilution identitaire. Elle regarde par la fenêtre et se glisse un à un dans l'identité des passants, des promeneurs, des automobilistes. Elle se projette dans chaque corps, s'incarne en eux pour des séquences réduites de quinze à vingt lignes, répétées à l'infini. Elle baptise les anonymes de noms propres... communs, brosse leur portrait en quelques traits finement choisis, jusqu'à se dissoudre en eux. La bourgeoise se traite de tous les noms. Elle s'appelle tantôt Germaine, Catherine, Amélie, ou Brigitte, phagocyte leurs histoires personnelles, leurs généalogies, se les approprie, fantasme des voies sans issue, les baise ou se fait baiser par eux, les détruit, les fait naître, les emprunte, les fait grandir, pardonne, expulse dans un mécanisme répétitif et névrotique qui est présenté, en introduction, comme une immense entreprise de tissage de l'univers. Le projet de Jauffret, si l'on peut essayer de le résumer pour lui, serait au travers de cette succession d'emprunts, de sauts de puce et d'animations, de donner une idée de ce qu'est la nature du monde, d'un côté, et la nature de la fiction, de l'autre : une exploration de possibles qui se présentent tous, au moment de l'écriture ou de la vie, sur le même plan. Et c'est évidemment cette approche qui est contestable et erronée. On peut arguer que la vie et la fiction sont tout le contraire d'un étalage des possibles et qu'Univers, Univers n'est ni l'un ni l'autre : pas une séquence de vie, ni un roman mais une expérience de laboratoire, un tube à essai où l'on aurait fourré tous les réactifs existants sans intention d'observer un précipité, un logiciel de cartographie ultra perfectionné mais sans étalon.

Pull-over troué
Simple juxtaposition de possibles, Univers, Univers ne réussit pas à suggérer le monde, ni à dire son désordre, pas plus qu'il ne peindrait le désarroi d'un individu, d'un homme, d'une femme. La conscience-fiction, comme ces corps virus qui sautent de glaire à glaire dans Les Profanateurs de Sépulture jusqu'à ressembler à du surimi, peine à se déployer dans ce méli-mélo de noms, ce chapelets de destinées filées mais qu'aucune main n'active. Jauffret ennuie le lecteur (mais le prévient dès le début) en ne lui laissant aucune liberté interstitielle. Le récit est si dense et si tentaculaire qu'il ne laisse, paradoxalement, aucune chance de passer entre les mailles. On y étouffe, même si on ne cesse de voyager, comme pour un tour du monde exhaustif, où on n'aurait jamais quartier libre. La fiction pourrait ne valoir que lorsqu'elle est percée, l'histoire ne reposer que sur ses ellipses. Comme un pull-over ne tient chaud que parce qu'il laisse passer l'air. En disant tout ce qui se passe ou tout ce qui pourrait ou aurait pu se passer, Jauffret ne laisse aucun espace pour ce qui ne se passe pas. Walter Benjamin avait formulé cela à de maintes reprises dans ses ouvrages critiques, concluant sur le pouvoir des fragments et leur utilité dans l'émergence des images. Pasolini ne disait pas autre chose dans son essai cinématographique sur l'assassinat de Kennedy. Raconter une histoire, c'est d'abord abandonner toutes les histoires qu'on ne raconte pas, mais également la confrontation inconsciente de la somme de ces histoires avec celle qu'on a choisie. Le refus de trier plombe l'effet de Jauffret à un point qu'on imagine pas. Ce plombage étant plus théorique que perceptible au moment où l'on tient le livre entre les mains, la lecture n'en est pas pour autant impossible ou déconseillée. Peut-être après tout le meilleur moyen de lire Univers, Univers - qui, rappelons-le, était conçu comme un livre qui ne devait jamais s'arrêter - est de ne pas le lire jusqu'au bout ou, mieux, de le lire en lui redonnant une nature fragmentaire, c'est-à-dire en l'ouvrant au hasard de sa longueur et en le lisant en séquences de cinq ou dix pages. Sur ce stratagème hérétique, on se donnera plus de chances de goûter la richesse du texte et d'explorer ses recoins.
Le problème posé par Univers, Univers, objet quasi insupportable qu'on prendra tantôt pour un livre génial (comme les deux cents premières pages de La Maison des Feuilles de Daniel Danielewski l'année dernière), tantôt pour un exercice de style un peu vain, une coque pleine ou un mille-feuilles sans crème, vaut néanmoins qu'on y jette un œil plus qu'attentif. L'ambition est louable et démesurée. Jauffret y défend bec et ongles, sous le couvert d'un pur récit, une théorie littéraire qui se tient, et qui ne semblait pas avoir été la sienne jusqu'alors, bien qu'annoncée par des personnages de plus en plus fantomatiques. Après l'écrivain omniscient, l'écrivain qui ne savait rien, après l'écrivain qui disait tout et l'écrivain qui ne pensait pas, l'écrivain qui perd le contrôle et l'écrivain dictateur, Jauffret sert et élève l'écrivain Pythie à la puissance mille, l'investissant du pouvoir de dire non pas UN mais TOUS les oracles. Pas sûr qu'il y ait encore besoin de littérature après ça et qu'on ne préfère pas se débrouiller tout seul comme un grand.
Univers, Univers
Prix Décembre 2003
Régis Jauffret
Editions Verticales, 610 pages, 20 Euros
En librairie depuis le 22 août 2003
Régis Jauffret. Courtesy Verticales. Photo © Alph.B. Seny]
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