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A peine annoncé, votre roman avait déjà ébloui un certain nombre de critiques, qui depuis longtemps n'attendait d'ailleurs qu'une ligne de vous pour se jeter dessus. Il faut croire que votre nom inspire l'impatience, quand vos œuvres savent la combler. Mais vous devez déjà savoir tout cela. Vous devez savoir que votre Lacrimosa trône comme un bijoux luxueux parmi les ouvrages de la rentrée littéraire. Peut-être saviez-vous même, bien avant que nous n'en en arrivions tous à tergiverser sur les publications de cet automne, que votre histoire de suicidée (qui fait écho au réel suicide d'une personne qui vous était chère) n'allait laisser aucun de ses lecteurs indifférents. D'autant plus que la forme que vous avez choisie, celle d'un échange épistolaire, répondait trop bien à ce besoin de proximité que, pauvres voyeurs, nous éprouvons parfois en commençant une lecture.
Les premières pages de votre roman sont trompeuses. Vous vous y adressez à votre "Chère Charlotte", pour évoquer assez sèchement les conditions dans lesquels elle s'est suicidée. Une maison bourgeoise à Marseille, une famille grotesque, la jeune femme logiquement déprimée, la jeune femme vite pendue : "Vous êtes montée à votre chambre, et au fond de votre sac vous avez trouvé un foulard. Se lancer, comme on appuie sur la détente, comme on décide de faire feu. Les cervicales brisées net". Si ça, ce n'est pas abrupt ! Faîtes que le ton de cette première lettre ne se prolonge trop, qu'il ne fasse pas ressembler votre roman à l'une de ces œuvres sinistres et artificielles qui se multiplient chez les nouveaux désenchantés.
Mais n'êtes-vous pas cet écrivain exigeant dont tout le monde a salué l'œuvre ces dernières années, et dont on n'espère que rien n'y est laissé au hasard ? Confirmation bientôt, avec la lettre de Charlotte qui suit la vôtre. En fait, si vous adoptez la posture d'un disséqueur sans scrupules, ce n'est que pour mieux la démonter dans les pages à venir, à travers cette voix que vous empruntez à une morte : "Il paraît aussi que tu me vouvoies comme une passante. Je suis devenue si lointaine ? Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ?" Dans chacune de ses lettres, Charlotte vous appelle "Mon pauvre amour", un peu vexant. Et quand elle vous tape dessus, c'est avec ce cynisme qui nous fait sourire et vous laisse impuissant : "Tu ne veux pas mon mail par la même occasion ? Un truc du genre, neantcharlotte@lamortsilecoeurvousendit ?"
Mais vous, vous continuez à faire exactement ce qu'elle vous reproche. Autrement dit, à exploiter indécemment sa tragédie réelle pour en faire votre tragédie romanesque. Et vous semblez conscient de l'espèce de malhonnêteté que suppose votre métier de romancier : "Chère Charlotte - Je reconnais que j'ai beaucoup exagéré.(...)Vous savez comme moi que vous n'êtes pas morte le 7 juin, mais le mercredi 21 mars 2007 à sept heures trente du matin, tandis qu'à la suite d'un prix littéraire je pérorai sur une radio nationale" (le prix France Culture-Télérama pour vos Microfictions ?).
Ce qui ne vous empêche pas de continuer à donner votre version de l'histoire, à faire l'écrivain, à faire votre Régis Jauffret, en réinventant par exemple un tendre voyage amoureux à Djerba, votre première rencontre originale, des rendez-vous prétendument inoubliables. La morte, pleine de répartie, revient aussitôt vous remettre à votre place : "Tu aimes le toc de l'imaginaire (...). Tu te crois obligé de l'encaustiquer avec tes lubies, de la frotter à grands coups de phrases pour essayer de la faire briller."
Mais Charlotte a beau imprimer dans le roman sa propre voix, très différente de la vôtre, vous restez bien entendu celui qui la fait parler. Aurait-elle voulu vraiment le faire de cette façon-là ? Peut-être en doutez-vous, puisque vous la faîtes même s'énerver : "- Arrête de me faire parler ! On ne ridiculise point une défunte". Car vous avez beau dénoncer la domination qu'exerce l'écrivain sur les morts et les muets dont il fait ses personnages, loin d'y mettre un terme, vous l'illustrez comme un maître. Parmi les multiples versions que vous donnez de la mort de Charlotte (qui ne serait d'ailleurs pas tant morte pour vous que pour son amant "le skipper"...), en est-il une qui ne soit pas romancée par vos soins ? Rien n'est moins sûr.
Mais peu importe, sans doute, les raisons, les circonstances, le réel et ses limites. Lacrimosa, parce que vous avez pleuré une mort. Parce qu'une morte vous a hanté. Et que cette hantise vous fait écrire l'une des pièces les plus vertigineuses de la littérature actuelle. Votre schizophrénie, audacieuse et sublime, vous rend maintenant génial comme les artistes qui, frappés par la grâce ou victime d'un moment d'extralucidité, se flinguent sans dire au-revoir. Comme certains rockers ou peintres devenus mythes, vous voilà capable de vous suicider sur scène (dans un roman), dans une parade aussi grandiose qu'elle est grotesque... pour mieux renaître sans doute ?
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