Régis Jauffret




A l'occasion de la sortie de son roman Lacrimosa, l'un des succès de cette rentrée littéraire, nous avons posé quelques questions à Régis Jauffret. Qui nous a répondu, brièvement, mais répondu quand même. Régis Jauffret, à moitié ?
 
Dans votre nouveau roman, vous vous montrez quand même - à travers la voix de Charlotte - très dur envers vous-même. En auriez-vous assez de Régis Jauffret l'écrivain ?

Par définition, R.J. l'écrivain, n'existe pas pour moi, il est seulement la trace que je laisse, et probablement de manière très provisoire. Moi, je suis un individu, dont la vie est faite certes d'écriture, mais dont le bonheur et le malheur dépendent d'événements personnels, intimes. Par exemple la mort d'un proche m'affecte, et ça dure. Une rupture amoureuse, c'est la même chose, c'est quelque chose qui vous affecte et vous modifie dans le temps. Pareil pour la naissance d'un enfant, car c'est un événement qui perdure tout au long de votre existence future. Un livre vous emporte, et demeure un enjeu majeur dans votre vie, pendant que vous l'écrivez, et tant que vous l'écrivez. Une fois publié, il ne vous appartient plus, et vous appartenez, vous, au nouveau livre à l'écriture duquel vous vous attelez. R.J., c'est un bonhomme de livres, comme on parle d'un bonhomme de neige, c'est un bout de rayonnage de bibliothèque, ou les séries de chiffres de fichiers téléchargeables et lisibles sur un écran, et je ne suis pas ce machin. Je suis fait de sang, de rire, de larmes, d'émotions, et je vis dans un organisme périssable dont d'ici quelques années, quelques décennies, il ne restera plus rien. C'est dommage, d'ailleurs.
 
Avez-vous hésité à vous lancer dans ce projet, où s'est-il au contraire imposé comme une nécessité ?

Il s'est imposé pour moi comme une absolue nécessité. En même temps, j'ai hésité quelques secondes, enfin disons trois jours, à m'y mettre, par peur de blesser quiconque en racontant le réel dans sa chair même, en essayant de reproduire à l'identique des événements qui ont concerné autrui, et qui donc ne m'appartiennaient pas.
 
N'a-t-il pas été trop difficile de faire parler une morte ?

Non.
 
Avez-vous d'ailleurs immédiatement pensé à la forme épistolaire, et à laisser la parole à la disparue ?
 
Elle est venue naturellement. Actuellement, on parle de plus en plus sous forme épistolaire, c'est étrange d'ailleurs, et ça n'était pas prévu dans ces proportions-là par les opérateurs. On ne cesse de se parler par mails et par SMS.
 
Existe-t-il, selon vous, une schizophrénie propre à l'écriture ?

Le monde actuel est schizophrène, c'est même un dangereux dément. Vivre sa vie, et regarder les horreurs de l'actualité quotidienne sans exploser soi-même comme une bombe, exige une impeccable schizophrénie.
 
Comment envisagez-vous maintenant d'écrire après avoir démonté le principe même de la fiction dans Lacrimosa ?

Je suis en train d'écrire un nouveau roman depuis janvier. Par ailleurs, dans chacun de mes livres j'ai toujours démonté la fiction, le roman. J'ai toujours fait avancer la charrette, la littérature, cette vieille bourgeoise liftée, fardée, qui n'avance qu'à coups de pied au cul.
 
Propos recueillis par Céline Ngi.

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