Le polar est fait pour les noctambules et les ferroviaires. ”
Tout amateur de polar connaît Raymond Chandler, ne serait-ce que pour son détective dur à cuire, Philip Marlowe, successivement interprété au cinéma par Humphrey Bogart, Elliott Gould et
Robert Mitchum, pour ne retenir que les plus pertinents. Mais qu'a donc apporté Ray qui le rend si singulier, et en même temps incontournable, pour tout auteur ou lecteur de fiction policière ?
Pulp Fiction
Né en 1888 dans l'Illinois, Raymond Chandler grandit en Angleterre avant de revenir aux Etats-Unis s'engager pour la guerre de 14-18. Libéré, il devient comptable et commence à travailler dans le pétrole, avec un succès certain. Mais le peu d'intérêt du travail lui donne l'habitude de lever le coude plus qu'à son heure, et il gribouille poésie et commentaires. Dans son essai
Simple comme le crime, Ray repeint tout en noir (et blanc), en le célébrant, le travail de
Dashiell Hammett, son mentor et modèle, "...
celui qui a sorti le crime de son vase vénitien pour le jeter dans la rue."
L'ex-dirigeant de compagnie pétrolière des années 30, viré pour alcoolisme et crise de 29, a d'abord croisé sa muse Cissy Pascal, avant de se mettre à l'écriture des
pulps (romans de gare qui narrent au plus vite une action et la résolvent en moins de deux, avec force détails, un peu de sexe et de la baston). Et le premier,
Les Maîtres chanteurs ne tirent pas paraît en 1933, l'année suivant celle où on le force justement à quitter la vice-présidence de la Dabney Oil Syndicate, une gifle qu'il n'oubliera jamais. La lecture de
Black Mask (le pulp le mieux édité avec les meilleurs auteurs) l'entraîne ensuite à composer son premier roman qui sortira en 1939 et fera un carton :
The Big Sleep (
Le Grand Sommeil, dans la traduction de
Boris Vian).
Hollywood by the Name Mariée à sa muse, il va de succès en succès pendant quinze ans, l'écriture de romans croisant vite le chemin des studios d'Hollywood. Il collabore avec
Billy Wilder sur
Double Indemnity (
Assurance sur la mort) de James Cain en 1944, puis avec
Howard Hawks, en réécrivant, avec un petit coup de main de
William Faulkner,
Le Grand Sommeil avec Bogart en 1946, une scénarisation qui tient plus par l'image que par la linéarité de l'histoire. Tous ses romans seront ainsi adaptés, de Dmytryk à Pichell, en passant par Montgomery et Brahm, ou plus tard avec Winner ou
Altman. Il offrira même un scénario original à George Marshall, celui du
Dalhia Bleu (dont
James Ellroy se souviendra pour son
Dahlia Noir). Chandler ne cesse de fustiger l'artificialité et l'hypocrisie d'une société et d'un mode de vie qui, plus qu'une simple toile de fond pour ces énigmes criminelles, apparaissent comme le sujet véritable de son œuvre.
A chaque époque, depuis les années 40, un maître du cinéma s'y est collé (Dmytryk, Altman, etc.) pour revigorer l'actualité du propos et en donner la modernité. Du Los Angeles disparu du
Grand Sommeil de Hawks au quasi contemporain
Privé d'Altman, avec un super Elliott Gould dans le monde hippie des 70's, la façon d'analyser la société est la même : les personnages changent avec les décors, mais dans la description du monde policier, le roman de ce monde ne peut être que du même métal ! Mais l'idylle avec les mots se terminera à la mort de sa compagne Cissy, en 1954, où il replongera définitivement dans l'alcool, avant de finir ruiné, emporté par une pneumonie en 1959, ne s'étant jamais remis de sa tentative de suicide de 1955. Son seul roman inachevé :
Marlowe emménage (
Poodle Springs) sera terminé par un autre maître du noir, Robert B. Parker en 1989. Après Dashiell Hammett, le maître américain du début du siècle, Raymond Chandler a suivi une trajectoire qui l'a amené du libéralisme circonspect à une posture de gauche qui a ouvert la route à personne d'autre qu'à Jean-Patrick Manchette. Mais ceci est une autre histoire, celle du néo-polar.
Jean-Pierre Simard