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Auteur canadien d’origine libanaise, Rawi Hage avait attiré notre attention lorsqu’il s’était vu remettre l’Impac Dublin literary Award pour son premier roman, De Niro's Game, dont nous savions tout juste qu’il retraçait le quotidien de deux jeunes dans un Beyrouth enflammé par la guerre civile. Comme l’ouvrage sort en France pour la rentrée littéraire, nous en savons plus depuis : nous avons compris et approuvé l’engouement du public et de la critique pour cet ouvrage.
Dix mille bombes et la vie continue
Chaque soir, une bombe tombe sur Beyrouth, suivie d'une autre. Puis d'une autre encore. Ce qui n'empêche pas Bassam, le narrateur, et son pote George (surnommé De Niro) de se retrouver tous les soirs pour picoler, fumer, draguer même quand l'occasion se présente : "La guerre, c'est pour les voyous. Les motos aussi. Pour les voyous et pour les adolescents aux cheveux longs comme nous, qui portent une arme à la ceinture, roulent avec un réservoir rempli d'essence volée et n'ont nulle part où aller." Lassés cependant d'un quotidien qui ne leur promet aucun avenir, ces deux voyous-là mettent sur pied une magouille qui devrait les sortir de leur galère. Le pactole se forme, mais les aspirations divergent. Bassam le rêveur se trouve une petite amie et envisage d'aller se refaire à Rome. Georges l'écorché se rapproche dangereusement d'Abou-Nahra, chef d'une milice chrétienne qu'il ne tarde pas à rejoindre.
Décrivant la violence qui détruit les uns et enivre les autres, la narration de Bassam est cruel, teinté de cynisme parfois, mais n'exclut pas cependant la poésie. « Dix mille bombes en chute libre comme des billes sur le parquet de la cuisine et ma mère faisait toujours la popote » : dix mille bombes, ce chiffre hyperbolique (ou pas) reviendra dans le texte de façon obsessionnelle, comme une litanie pour chanter l'impuissance des civils pendant la guerre, un martèlement stylistique à l'image des explosions nocturnes.
Roulette russe, café parisien

Voilà donc le voyou de Beyrouth qui traîne au quartier latin, se paie plus ou moins du bon temps avec Rhéa la parisienne, et ne comprend pas tout de suite qu'il n'a pas laissé son passé derrière lui. La preuve en est l'arme dont il refuse de se séparer, mais aussi, cette disposition et à l'errance et à la violence, qui le fait soudain ressembler au héros de L'Etranger. Bassam se retrouve d'ailleurs à feuilleter un soir le roman de Camus : "Les premières phrases du livre tournaient et retournaient dans ma tête, jusqu'à ce que je finisse par rire de leur absurdité. J'ai ri du souvenir de la cousine éloignée de ma mère qui s'était jeté sur la tombe ouverte de ma mère en un geste de lamentation mélodramatique."
Au-delà du récit de guerre, le roman de Rawi Hage propose une intrigue digne des meilleurs thrillers, qui ne trouvera sa résolution que dans une fin pour le moins surprenante, où l'on apprendra la part d'ombre de chacun des personnages. Georges le fou furieux, qui a participé à de véritables massacres, est-il un bourreau, un héros, une victime ? Quant à Bassam le désabusé, il affiche une fois à Paris de vrais allures de Candide. La guerre scinde les êtres en deux, les déchirent jusqu'à les rendre double. De cette ambiguïté, les personnages de De Niro's Game tirent toute leur splendeur.
Rawi Hage, De Niro's Game, Denoël, septembre 2008.
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