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1.
Je me suis approché de lui en prenant soin de ne pas interrompre sa toilette.
- Tu te bichonnes avant d'aller te promener sur les toits ?
Simenon consacrait une bonne partie de sa journée à ce rituel, utilisant la partie rugueuse de sa langue pour se débarrasser de la poussière, des poils morts et des résidus de son alimentation.
- Tu as rendez-vous avec une innocente petite chatte ? ai-je insisté en le regardant se pourlécher les moustaches.
- Tu sembles avoir eu de nombreuses déceptions.
- Pas autant que toi, Heredia. Juste assez pour me méfier d'une paire de beaux yeux.
- Que sais-tu de ma vie, fouinard de chat ?
- Tout.
- Alors tu dois savoir que j'ai envie d'une bière bien fraîche.
- Qu'est ce qui t'en empêche ? La paresse d'ouvrir et de fermer la porte.
- Une belle nuit, a-t-il dit d'un ton amical. Son timbre clair m'a surpris au milieu des éclats de voix jaillissant des différentes tables du bistrot.
- Depuis quand on sert à boire à ces Péruviens puants ? a demandé le nouveau venu en s'adressant au serveur derrière le comptoir.
Le malabar a pris la bière que le garçon venait de lui servir et, au passage, a renversé d'un revers de main le demi du Péruvien. Après quoi il a regardé le liquide se répandre sur le comptoir avant de dégouliner sur le sol :
- Ces rastaquouères ne savent même pas se tenir.
Le Péruvien s'est préparé à lui faire face et je me suis dit qu'il n'avait aucune chance : sa tête arrivait à peine au menton de son agresseur et on pouvait voir au premier coup d'œil qu'il manquait d'expérience en matière de bagarre avec des voyous. J'ai dit au gaillard :
- Si le bar ne vous plaît pas, vous pouvez toujours aller ailleurs.
- De quoi tu te mêles ?
- Je passais par là et j'ai été attiré par les jolies gueules de certains clients.
L'armoire à glace a ébauché un sourire malicieux et son visage s'est empourpré :
- Tu veux te battre, fouille-merde ?
- Je veux boire en paix et je veux aussi que vous remplaciez la bière de mon ami que vous avez renversée.
En regardant le mauvais coucheur j'ai senti qu'il allait essayer de me cogner.
- Toi et ton ami Péruvien, je peux vous mettre dans le même sac.
- C'est probable mais, à ta place, j'y réfléchirais à deux fois avant d'essayer.
- Pas besoin de réfléchir, je sais comment m'y prendre avec les fouille-merde.
- Fais un effort, connard. Je ne suis peut-être pas seul.
- Je ne vois personne.
Je lui ai montré une bosse sous la poche gauche de ma veste :
- J'ai un bon copain, il m'accompagne partout. Tu veux que je te le présente .
Le gaillard a reculé d'un pas et a semblé reconsidérer la situation. Les deux hommes installés près de lui ont commencé à prendre leurs distances et, dans l'expectative, le silence s'est installé autour des tables les plus proches.
- Les hommes se battent à mains nues.
- Alors, il faudra attendre que tu évolues et que tu perdes ton air de chimpanzé.
Il a serré les poings et, pendant une seconde, a regardé autour de lui.
- De plus, j'essaye toujours de garder de bonnes manières quand je travaille, ai-je ajouté.
- Quel travail ? De quoi tu parles, fouille-merde.
- Le commissariat central est tout près. Tu veux y faire un tour ? Je peux te faire visiter des cachots dégueulasses. J'ai la clé, j'y vais quand ça me chante.
En observant sa réaction, j'en ai conclu que j'avais réussi à faire naître un doute raisonnable dans sa petite tête.
- Une semaine au trou, ça permet de penser à plein de choses. Alors, tu veux toujours te battre ?
Après avoir observé les clients qui se trouvaient près du comptoir, le grand gaillard a haussé les épaules d'un air dégoûté en murmurant :
- Je plaisantais, l'ami. Je ne veux pas de problèmes avec la police.
- Tu nous dois une bière, connard.
En souriant de mauvaise grâce il a aussitôt sorti un billet de son pantalon et l'a posé sur le comptoir.
- Tu as assez bu pour ce soir, lui ai-je dit en regardant la porte du bar.
Tête basse, le truand s'est dirigé vers la sortie en ruminant sa rage.
J'ai repris ma place près du comptoir. Sur le visage du Péruvien, un large sourire semblait souligner ses dents et sa moustache.
- J'espère qu'il s'est calmé pour un bon moment.
- Ce salopard ne semblait pas avoir toute sa tête. Merci de votre aide.
- De rien ; j'aime avoir de l'espace quand je bois au comptoir.
- Aparicio Méndez, a-t-il ajouté.
- Heredia, lui ai-je répondu en lui serrant la main.
- Laissez-moi vous offrir une bière, monsieur.
- Ce n'est pas nécessaire, puis j'ai ajouté en voyant la déception du Péruvien, vous êtes de quelle région du Pérou, l'ami.
- Je suis né et j'ai grandi à Lima. Je suis venu à Santiago pour travailler et ça ne m'a pas trop mal réussi. Je ne gagne pas grand-chose mais je dépense peu ce qui me permet d'envoyer quelques billets à mes parents.
- La plupart de vos concitoyens n'ont pas votre chance.
- Je le sais. Je vais tous les après-midi faire un tour du côté de la Cathédrale et, à chaque fois, j'y rencontre de plus en plus de compatriotes qui cherchent du travail. Ça ne marche pas très fort pour nous.
- Pour les Chiliens non plus.
- Malgré tout, pour certains d'entre nous, c'est le paradis, a dit Méndez et il a commencé à faire une longue liste de malheurs qui m'a rappelé le début d'un roman de Vargas Llosa que j'avais lu quand je faisais mes études « A quel moment le Pérou s'est cassé la figure, Zavalita ? »
- Et vous, monsieur, vous êtes de la police comme vous l'avez dit au truand ? a demandé Méndez en voyant que je ne prêtais pas beaucoup d'attention à ses lamentations.
- Je n'ai jamais dit que j'étais flic.
- Non ? m'a-t-il dit d'un air méfiant.
- Je suis détective privé. Mon bureau se trouve dans l'immeuble d'en face. Si vous avez un jour un problème ou simplement envie de bavarder, prenez l'ascenseur jusqu'au septième étage. Sur la porte il y a une plaque en plastique sur laquelle on peut lire : Enquêtes Légales.
- J'ai une sacrée chance d'avoir été aidé par un détective !
- J'ai pu régler le problème mais je ne suis pas sûr de pouvoir en faire autant la prochaine fois. Le truand peut revenir et il me sera difficile de lui faire avaler de nouveau l'histoire du revolver.
- L'histoire ? Ne me dites pas que vous n'êtes pas armé !
J'ai palpé la bosse sous ma veste :
- Je porte seulement la fiasque que m'a offerte un poète de mes amis. Je vous conseille de rentrer chez vous ou de changer de bistrot.
- Oui, oui, bien sûr. Je m'en vais tout de suite.
Le Péruvien était pressé mais nous avons vidé nos verres avant de nous séparer. Il suait la nostalgie par tous les pores et, tout en parlant des beautés liméniennes, il a longuement disserté sur les avantages du pisco péruvien sur celui du Chili. Ensuite, quand il a voulu parler de foot et des dernières confrontations entre les équipes de nos deux pays, je lui ai fait un signe pour lui indiquer la porte. Méndez a alors compris qu'il était temps de rentrer chez lui.
Le bar avait deux entrées. L'une donnait sur la rue Aillavillú, l'autre sur la gare Mapocho. Méndez a choisi la deuxième et je l'ai vu s'éloigner d'un pas léger. Je me suis dit que ma promenade avait été trop courte et j'ai décidé de continuer mon chemin. J'ai allumé une cigarette. La nuit était toujours aussi chaude.
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