L'homme, mesure de toute chose
C'est que pour Safranski, l'histoire de la mondialisation débute, en quelque sorte, avec le premier homme. Reprenant avec bonheur la fiction philosophique de l'homme originel, il en donne, dans la lignée de Hobbes et Nietzsche (auquel il consacra un ouvrage éponyme paru chez Actes Sud en 2000), une version empiriste. Au commencement étaient les sens, l'appareil perceptif de l'homme traçant la limite de son monde, cantonné à l'immédiat sensible. C'est pourquoi, s'appuyant sur ce donné anthropologique, Safranski peut dire des processus de la mondialisation qu'ils élargissent et « resserrent » : dans ses aspects polémologiques, économiques, culturels, techniques…, la mondialisation décuple notre champ d'action et de perception, rendant paradoxalement le lointain de plus en plus proche. Faisant l'histoire de l'armement, Safranski note par exemple que les « massues au rayon d'action […] restreint » ont cédé la place à des armes beaucoup plus puissantes. Désormais, « il suffit d'appuyer sur un bouton pour faire des milliers de morts »…
Du monde, donc, rien ne nous est plus étranger. C'est d'autant plus vrai en ce début de XXIe siècle où nos consciences médiatiquement assistées ont désormais accès, presque en direct, à la quasi-totalité des événements mondiaux). Dans le même temps, le monde se rétrécit d'autant car il nous rend tout familier. Avec, en prime, un vrai sentiment d'impuissance face à des événements sur lesquels on ne peut rien… Or, explique-t-il, la structure même de notre appareil perceptif implique que les excitations soient évacuées dans des actions. Celles qui ne peuvent être « abréagies » doivent être filtrées et, in fine, éliminées. Et notre problème, précisément, réside dans « le cercle des sens, artificiellement élargi par des prothèses médiatiques » et « totalement désarrimé du cercle de l'action ». Le public, « accro », ne peut plus se défaire de la multitude d'excitations et devient incapable d'un « allègement par l'action ». En un sens, et à titre individuel, notre rayon d'action est inversement proportionnel à nos connaissances…
L'esthétique, gage de souveraineté
Pourtant, suggère l'auteur, face au savoir générateur d'impuissance, nous pouvons prélever, chacun, un peu d'espoir et d'avenir. Face au « grand tout », à « l'hystérie mondialiste » qui nous dépasse et nous engloutit, Rüdiger Safranski propose de « prendre sereinement ses distances ». Non pas prendre congé du monde mais suivre son fil personnel, découvrir sa propre histoire dans le fourmillement des histoires plurielles. Pratiquement : « ralentir, s'entêter, tenir à son territoire, décrocher, être injoignable ». Se déconnecter du réseau, se rendre injoignable, c'est réduire la pléthore des excitations, de toute façon inassimilables.
Face à « la triste réalité », Safranski invoque le Schiller des Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme : privilégier la jouissance ou la production esthétique dans une expérience qui unit les sens, l'entendement et la sentimentalité, cohésion gratuite sans autre fin qu'elle-même. Pratique fondamentale pour qui veut être autre chose qu'un travailleur ou un consommateur. Indispensable aussi pour regagner un peu de souveraineté dans le choix de ce qui nous est existentiellement proche ou lointain, de ce qui nous concerne en propre ou non, de ce que l'on peut atteindre, désirer ou non. Maître stoïcien, Rüdiger Safranski nous enseigne comment tenir la mondialisation à distance, refuser, autant que faire se peut, ce que nous ne voulons pas d'elle. Retour à l'individu sans l'écueil de l'individualisme, nouvelles formes de subjectivité tout autant qu'esthétique de l'existence : et si la post-mondialisation débutait ainsi ?
Quelle dose de mondialisation l'homme peut-il supporter ?
Un essai de Rüdiger Safranski
Actes Sud, janvier 2005 - 118 pages
[Illustration : Quelle dose de mondialisation l'homme peut-il supporter ?, couverture du livre (détail)]
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