Ma mère était enceinte. Au début des années quatre-vingt, l'échographie était une nouveauté absolue. Le médecin a passé la manette barbouillée de gel sur son ventre et lui a montré mon petit robinet sur l'écran : c'est un beau petit mâle. Mon père s'est précipité à la cabine téléphonique pour informer sa famille (il était le plus jeune de six enfants, dont trois garçons, et il représentait la dernière possibilité de perpétuer le nom, car le premier frère était célibataire et le second avait eu deux filles). La nouvelle que c'était un garçon a rempli tout le monde de joie. Ma mère a été fêtée comme une reine et ensevelie sous les grenouillères bleues.
Le jour de l'accouchement, il s'est avéré que le pénis de l'échographie n'était en fait que le cordon ombilical : le nom de Marco fut remplacé à la dernière minute par celui de Valeria, un choix improvisé, instinctif, non concerté. Mon père, dans l'ignorance de mon absence totale de petit robinet, attendait sur un banc de me voir sortir. Après dix heures de travail, l'infirmière est apparue finalement avec le paquet dans les bras : «C'est une petite fille !» Mon père a secoué tranquillement la tête. «Non, voyez, elle n'est pas à moi.» «Bien sûr qu'elle est à vous.» «Non, je vous assure, moi j'attends un garçon.» Ça a été une sorte de jeu de la patate chaude : l'infirmière insistait pour me mettre dans ses bras et lui me rendait à elle obstinément. À la fin, il m'a attrapée par les aisselles, vaguement contrarié, et nous avons échangé un premier regard chargé à la dynamite : après seulement trois minutes, ce type m'avait déjà prise en grippe. Mais Freud n'avait pas dit son dernier mot, et il semble que j'avais mes armes oedipiennes de séduction déjà bien affûtées, car j'ai fait pointer mes petits pieds sous les langes : papa a été charmé par la vue de ces deux petons roses, minuscules, parfaits, et il les a touchés délicatement du bout des doigts. La trêve entre nous a duré un instant, puis il m'a regardée, affligé, et je me suis sentie comme un fardeau importun, un bug dans le système. Il a fondu en larmes désespérées. Nous sommes rentrés à la maison, désolés tous les trois. Sur les premières photos de ma vie, j'ai toujours la figure rouge de colère et de pleurs, étranglée par le col bleu des grenouillères.
Ma petite enfance fut désastreuse. Assiettes volantes, scènes hystériques, baffes, mon père devenait chaque jour plus agressif et paranoïaque. À ma naissance, quelque chose s'était cassé dans son cerveau, comme un ressort qui aurait cédé. Ma mère était trop engagée à mener l'inutile guerre contre lui pour s'occuper de moi, fille unique, donc, livrée à cet étrange vice de parler toute seule ou de faire des discours aux objets. Je me suis construit un univers alternatif où pouvoir me réfugier, tandis que le chaos régnait au-dehors et que la maison vacillait sous les hurlements. Les choses ont marché comme ça jusqu'à mes sept ans, jusqu'au jour où ma mère a décidé que nous irions, elle et moi, chez les grands-parents. C'était le 1er avril. J'ai pensé d'abord qu'il s'agissait d'un poisson, d'une blague de saison. Eh bien non, nous sommes restées près d'un mois chez eux. Incontestablement le mois le plus heureux de ma vie, qui coïncida avec l'arrivée du printemps : fleurs et manches courtes. Quand nous sommes rentrées à la maison, mon père n'y était plus.
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