Poppy Z. Brite




Les premiers romans de Poppy Z. Brite, cruels et décalés, avaient fait de nombreux adeptes, et révélé un auteur capable d'allier sans fausse note le trash, le drôle et le branché. Depuis quelques années, l'écrivain a pris un nouveau tournant. Exit les vampires et autres cannibales. Les lecteurs fidèles accueilleront cette fois une savoureuse "trilogie culinaire", dont le premier volet, Alcool, paraît pour cette rentrée littéraire. Poppy Z. Brite nous raconte ces changements.

Alcool, votre nouveau roman traduit en français, est une surprenante histoire de passion et de cuisine - et de passion pour la cuisine (et l'alcool bien sûr). Pourquoi ces thèmes ?

Beaucoup de gens connaissent la Nouvelle Orléans comme un lieu unique en matière de grande cuisine, c'est une destination culinaire unique. J'ai fais de nombreux repas mémorables la Nouvelle Orléans et mon mari étant chef, j'ai pu apprendre quelques-uns de leur secrets et des histoires qui tournent autour. Pour Alcool, l'idée d'un restaurant où tout serait basé sur la boisson, vient certainement de la passion qu'entretient la ville pour celle-ci : c'est pour une bonne part, dans la tradition de la ville de bien - et beaucoup - boire. L'alcool ici, entretient la vie sociale, c'est évident aussi bien pour les locaux que pour les touristes qui ne font que passer. Cela m'a aussi permis de réaliser à quel point les spiritueux font intégralement parti de la créativité de cette ville en matière de cuisine.

Avec Petite cuisine du Diable et aujourd'hui Alcool, certains lecteurs sont certainement étonnés de découvrir une nouvelle facette de Poppy Z. Brite. Il est parfois difficile de croire qu'il s'agit bien du même auteur que celui qui écrivait les Ames perdues ou Sang d'encre, il y a 16 ans.

Depuis que j'ai commence à écrire à 18 ans, il aurait été encore plus étrange si je n'avais pas évolué du tout en tant qu'écrivain. J'ai toujours écrit sur ce qui m'intéressait, et mes centres d'intérêts changent de livres en livres. Dans Alcool, je voulais surtout être honnête envers l'affection que j'éprouve pour ma ville.

Connaissez-vous et lisez-vous les autres écrivains qui aiment eux aussi ce pays et cette ville ? Des gens comme Barry Gifford, James Lee Burke ou Lucius Sheppard ?

J'aime beaucoup le travail de Lucius. Celui de Burke, aussi mais il a tendance à plutôt décrire la Prairie Cajun - un endroit beau et fascinant, mais loin de la Nouvelle-Orléans qu'il s'agisse de la distance ou de la culture. J'ai honteusement peu lu Gifford. Mon écrivain local préféré est John Kennedy Toole, auteur du grand roman de la Nouvelle-Orléans La Confédération des Imbéciles. Malheureusement, il est mort quand j'avais 2 ans, mais j'ai eu la chance de rencontrer des gens qui le connaissaient, ainsi que sa mère formidable, Thelma. J'ai beaucoup d'amis écrivains dans la ville et j'en admire beaucoup aussi, mais je ne veux pas faire une liste parce que je finis toujours par oublier quelqu'un.

Revenons à Alcool, qui est le premier volet d'une trilogie. Qu'en est-il des deux suivants ? Pouvez-vous nous en dire plus ? Retrouverons-nous des personnages d'Alcool ?

J'aimerais éventuellement que ce soit plus qu'une simple trilogie. J'ai déjà commencé à écrire de nouveaux chapitres pour un quatrième roman reprenant ce thème et ces personnages. Cela s'appellera Dead Shrimp Blues. Et j'ai déjà des idées pour deux autres romans à suivre. J'ai aussi écrit une histoire courte pour Petite cuisine du Diable dans laquelle apparaissent Rickey et G-man (les personnages principaux d'Alcool) plus jeunes. La suite d'Alcool se nomme Prime (publié aux EU en 2005), et se situe deux ans après l'ouverture du restaurant. Cela raconte le combat de Rickey et G-man pour gagner leur indépendance sur Lenny Duveteaux qui se retrouve au prise avec des problèmes légaux. Le troisième volume s'appel Soul Kitchen (publié aux EU en 2006), dans lequel Rickey et G-man, engage un talentueux chef cuistot noir qui vient de sortir de prison après une lourde peine pour meurtre.

Mon but avec cette série de livres était de mettre en évidence les véritables visages et les voix de la Nouvelle-Orléans. De rendre hommage aux personnes qui font de la restauration un monde si dynamique. Les restaurants ont une multitude de visages, parce que ce qui se passe dans la cuisine est souvent un mystère pour les dîneurs, et même les serveurs ont différents visages, entre le service des clients, la cuisine et leurs relations avec les gestionnaires. C'est un univers complexe, ces gens doivent parfois jongler avec leur personnage public et privé, ainsi qu'avec les démons et les déceptions de leur passé.

C'est là que réside le plaisir d'écrire sur les restaurants : de par leur nature, ils sont des salles de théâtres, des lieux de tromperie visant à éblouir leurs invités et à cacher les plus simples faits, le désordre, les casseroles, la consommation excessive d'alcool. La chose intéressante est que la nourriture ne ment jamais, parce que la plupart des convives ne peuvent dire que la cuisine est merveilleuse si elle ne l'est pas.

Dans Alcool, vos personnages sont liés par une profonde amitié. Plus que de l'amitié, c'est même de l'amour, mais aussi une sorte de famille dysfonctionnelle. Pourquoi cette fascination récurrente pour les personnages excentriques dans tous vos livres ?

Les restaurants sont toujours pleins de personnes qui sont un peu dysfonctionnelles : les horaires, le travail long, difficile et exigeant et le fait que les gens y travail tandis que le reste du monde est en train de manger et se détendre, y est pour beaucoup. Aux states, beaucoup de personnes ont eu emploi dans un restaurant à un moment donné de leur vie, mais ceux qui en éprouvent une véritable vocation sont souvent des passionnés un peu fou...

Dans le cas de Rickey et G-Man, la relation est basée sur leur manière de gèrer leurs émotions. Rickey est un fort tempérament alors que G-Man est plus patient et en mesure de mieux organiser les choses chaque fois qu'ils se trouvent dans une période de stress (ce qui veut dire chaque soir dans la cuisine d'un restaurant). Ils sont amis d'enfance, et en ce sens, ils sont très à l'aise l'un avec l'autre, agissant comme "un abri dans la tempête" dans le monde sous pression de la restauration.

Comme toujours pour écrire sur ces dysfonctionnements, ces gens bizarres, je m'intéresse aux personnes qui prennent des risques dans leur vie, ceux qui assument leurs passions les plus profondes. Mon expérience prouvent que les gens qui naviguent dans ce monde avec passion sont généralement extérieurs au quotidien banal et se trouvent loin des affaires du monde, et le monde des chefs cuistots et la restauration sont des havres pour les excentriques, les weirdos, et les personnes qui ne veulent pas d'une existence réglée de type 9 heures - 17 heures (allusion aux horaires de bureau, NDLR).

A ce propos, les grands chefs sont souvent des gens au caractère très fort. Ils sont parfois dure, difficiles à comprendre et ont leurs obsessions. J'imagine que vous en avez rencontré plusieurs pour écrire Alcool et ses suites ?

Hé bien, je suis marié à Chris DeBarr depuis 20 ans maintenant et c'est un grand chef cuisinier. Je peux vous dire que les chefs ont intérêt à avoir un fort caractère et une volonté de fer, et c'est vrai que la plupart des plus grands sont souvent obsessionnels, et pas seulement à propos de la nourriture, mais à propos de tout ce qui tourne autour de l'organisation de leur restaurants. Il faut une énorme endurance pour réussir à faire une seule nuit de service sans problème dans un restaurant, et cela recommence, avec de nouveaux hôtes, le lendemain.

Les chefs que je connais ont été très généreux. Ils m'ont offert leurs connaissances, du temps et de la passion. Et en dépit de tous les stéréotypes concernant les chefs, leur habitude de « crier » et leur « mauvais tempérament », les meilleurs chefs que j'ai connus ont tous beaucoup de générosité. Ils aiment enseigner, et la preuve de leur excellent pédagogie, en plus de nous faire jouir de leur nourriture, c'est que leur aide m'a été indispensable pour écrire ces romans. L'aide de Chris, mon compagnon en particulier, a été inestimable. Je n'aurais jamais pu écrire ces livres sans lui.

Propos recueillis par Maxence Grugier.

 

Maxence Grugier.

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