Pierric Bailly




Auteur de Polichinelle, l'un des premiers romans les plus excitants de la rentrée, Pierric Bailly explique ici où il puise son énergie et son inspiration.

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Le livre s'ouvre sur une allusion à Missy Elliott et une page au rythme très rap. En quoi la musique hip-hop a t-elle influencé ton écriture ?
Le phrasé de certains rappeurs américains ou anglais, le flow - NTM dit : "et si t'as le pedigree ça se reconnait au débit" -, la façon dont on pose un texte sur une phrase musicale, sur un beat, m'ont soutenu dans l'écriture de ce roman, que je voulais nerveux et tendu. Je retrouvais ça à l'usine, la répétition des mouvements, les bruits, et si l'on est attentif, viennent toujours s'immiscer tout un tas de petits dérèglements, et c'est là que commence la musique, ou la littérature.
Missy Elliott c'est ces cris qu'elle pousse au milieu de la phrase, ces gémissements, ces rires, qui provoquent l'euphorie sur les dance-floor. De même que dans un match de ping-pong, ce qui intéresse c'est quand un mec balance un smash ou envoie la balle dans le filet.

Malgré l'apparente oralité de la langue, ton style frappe par son niveau de sophistication halluciné ( et franchement hallucinant). Le rythme est souvent basé sur l'alternance d'argot estampillé jeune et de vocables désuets. D'où t'est venue cette idée ?
Je n'ai rien inventé, l'argot est bien souvent composé de vieux mots, par exemple appeler le père le daron, aujourd'hui il n'y a que les jeunes qui osent le faire, mais ça date d'avant les pharaons...

Et puis à la campagne, c'est vrai qu'on associe sans complexe un vocabulaire du cru à une langue plus moderne, on prend tout, un gamin de quinze ans peut dire : "vingt dieux comment ça déchire". Ces vieilles expressions, qui ont toujours été là pour nous, on les utilise sans y penser. Moi je dis souvent "vingt dieux", et quand j'ai commencé à rencontrer des gens de la ville, ils rigolaient.
Cette langue que j'ai travaillé, je tenais à ce qu'elle ne limite pas le récit par des codes générationnels trop puissants, d'ailleurs le "parler jeune" m'agace, les "carrément", "à la base", "grave"... alors de la même manière que l'on dit de deux frères capricieux qu'il faut en prendre un pour taper sur l'autre, j'ai tapé des sales mots sur d'autres sales mots, et j'ai obtenu toutes ces salopes de phrases et on a fait l'amour comme des tarés des nuits entières, des années, et j'en ai bien profité, je me suis régalé.

Ton livre raconte l'histoire d'adolescents plus ou moins à la dérive mais qui font preuve d'une énergie parfois très destructrice et sans ironie. Tu écris d'ailleurs des phrases comme « le second degré c'est à partir du lycée non ? » Es tu toi-même nostalgique de cette période ?
Je n'ai pas vécu mes années lycées comme les personnages de Polichinelle, je sortais peu, je restais chez moi et je lisais, je discutais avec ma grand-mère, je regardais des films. J'ai fait 3 années d'études à Montpellier, fac Arts du Spectacle, aucun intérêt, et à 21 ans, l'âge du narrateur de Polichinelle, je suis rentré dans le Jura.

Je me sens beaucoup plus proche des mecs perdus, leur brutalité, leur folie, les neuneus, les mecs qui "ont un peu du mal"


J'ai travaillé en intérim, dans le bâtiment, usine, grande distribution, et j'ai retrouvé mes deux soeurs qui avaient alors 10 et 15 ans et je me suis mis à trainer avec elles et leurs amis. Celle de quinze ans, à l'époque, avait des potes assez cramés, et j'ai été fasciné par tout le bordel qu'ils semaient, pour s'occuper. Débarquer chez un type et ravager son jardin et tout balancer dans la piscine, ça s'est fait. Sauf que c'est ma soeur qui a accueilli les flics à la maison et elle faisait moins la maligne que Lionel dans le roman.

Ton narrateur Lionel, qui a presque l'âge que tu avais quand tu as commencé à écrire ce livre, refuse la compagnie des gens de son âge. Que penses tu des gens de ta génération ?
A Montpellier, en fac, j'ai rencontré plein de mecs pompeux, des mecs très sûrs d'eux et qui n'avaient rien dans le ventre, et quand j'ai retrouvé ces fous furieux du Jura, ça m'a fait du bien. Les gens de ma génération, je ne les côtoie pas beaucoup, je ne raffole pas du "lieu alternatif" du quartier, du festival de court-métrage sur la grande place, du "petit concert sympa" dans le bar d'en face. Enfin, c'est toujours la même chose, on est tous un peu bête et persuadé d'être formidable, et on se la pète tous un peu trop.

Au dela de cet age ton livre est aussi une ode aux marginaux ou même plus largement aux ploucs plutôt ignorés par la culture française, contrairement à l'Angleterre où les « lads » du Nord peuvent raconter leurs frustrations de provinciaux et devenir branchés.

Venez à Lons le Saunier, vous en verrez un paquet des mecs en slim à mèche qui se prennent pour les Arctic Monkeys


L'accent cockney doit être quand même plus sexy que l'accent jurassien. Et puis le truc, soyons honnête, c'est que les lads anglais ne lorgnent pas sur ce qui se passe dans le Jura, ils font avec ce qu'ils ont autour d'eux et avec leur culture.
Venez à Lons le Saunier, vous en verrez un paquet des mecs en slim à mèche qui se prennent pour les Arctic Monkeys.
Les marginaux, oui, j'aime bien les clochards, en tout cas dans le Jura ce sont des types très gentils. J'ai été éboueur à Lons, on passait des heures à parler, c'était bien. A Lons, les clochards ne sont pas les mêmes qu'à Paris par exemple, ils ont des logements sociaux, et ils vont se planter devant une boulangerie comme ils vont au boulot. J'aime bien les handicapés, aussi. Toujours l'idée du dérèglement, je fuis tout ce qui est lisse, trop sage, trop aimable. Les jeunes qui font des études pour faire plaisir à leur famille, ça existe toujours...
Je me sens beaucoup plus proche des mecs perdus, leur brutalité, leur folie, les neuneus, les mecs qui "ont un peu du mal". A Lons il y a une figure, une vraie star, on le voit tous les jours, il fait des tours et des tours de ville et du coup vous dit cent fois bonjour dans la journée, et le soir il aide les bars à ranger leur terrasse, je l'adore.

Tu tapes d'ailleurs volontiers sur une certaine culture française douce amère, « un pays de couilles molles ». Tu la juges élitiste au regard de ton gout pour la culture populaire ?

Je démonte Souchon, je ne voulais pas taper sur une ambulance, je voulais un chanteur moyen que pouvaient écouter les parents des personnages. Souchon, faut le voir à la télé, c'est vraiment le faux modeste, c'est son fond de commerce, ses cheveux pourris, ses vieux habits, je n'y crois pas une seconde. Au moins Johnny il ne triche pas, et j'aime Johnny, Requiem pour un fou c'est quand même mieux que Foule Sentimentale !

Mais je ne suis pas contre l'élitisme, ça ne me dérange pas qu'on fasse de la musique pour trois personnes, ce qui est plus agaçant c'est toute cette fausse culture populaire, les mecs qui calculent, ces connards à la Obispo, qui se disent "ah ça va plaire aux minettes un peu grosses avec des lunettes de vue"etc... "on va faire cracher leur thune aux pauvres..." Enfin, je ne vais pas vous faire un cours sur le cynisme d'une époque.

Globalement, très « territorialisé » ton livre ne rentre pas dans le cadre de la littérature française sans pour autant singer les romanciers américains. Parle nous de tes influences littéraires.

Elles sont quand même essentiellement américaines, Burroughs, Selby, tout ça. Et les arrières-grands-pères, Faulkner, Hemingway. Et des français, bien sûrDespentes, et puis Modiano. Et je viens de découvrir Dennis Cooper, ça tue.

Polichinelle se déroule à Clairvaux dans le Jura transformé en terrain de jeux interdits pour Lionel et sa bande et en territoire peuplé de freaks . L'office du tourisme ne t'a pas intenté de procès ?
C'est vrai, ça, que ça raille et que ça trouille. Comme on dit, ça parle sur toi. Je ne sais pas ce qu'on va raconter, mais je suis sûr que ça va y aller, ça va bien baver, et il y aura plein de gens qui seront super jaloux et je suis bien content. Et puis si l'office du tourisme veut me coller un procès, qu'il n'hésite pas, je l'attends.

Propos recueillis par Daniel De Almeida

 

Illustration : 1. Pierric Bailly ( c ) Hélène Bamberger/P.O.L | 2. Photo extraite du film La Vie de Jésus (dr)

 

 

 

Daniel.

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