Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon




    Roulin ne dort pas non plus. Le quinquet brûle sur la table. Augustine dort, et le mainate aussi : on voit juste la petite crête violente, jaune, sur cette masse chétive et refermée comme un poing noir. Ainsi c’était un grand peintre ; quelqu’un donc dont les tableaux doivent être vus par tout le monde parce que bizarrement, pour opaques qu’ils paraissent, ils rendent les choses plus claires, plus faciles à comprendre ; quelqu’un qui aurait pu être riche finalement, car ces bricoles atteignent des prix exorbitants. Et bien sûr Roulin se demande qui a décidé que c’était un grand peintre, car ça n’avait pas l’air d’être décidé du temps d’Arles, et comment ça s’est fait cette transformation. Il regarde son portrait encadré, le quinquet en estompe un peu les couleurs, mais on voit bien les gros dahlias et ce large visage clair qui fut le sien. Il a les deux bras devant lui sur la table, ces manches galonnées comme s’il fallait être déguisé en maréchal pour se coltiner des sacs de courrier. Il regarde sans bouger. On n’entend rien dehors. Vincent est assis à côté de lui et il pourrait le voir en jetant un coup d’œil, mais à quoi bon, il a un panama et des gants jaunes, chic comme un Manet, il est extrêmement calme, rajeuni, la barbe bien taillée, il a eu enfin de quoi se faire mettre un appareil pour remplacer ses dents perdues, et son oreille, est-ce qu’elle a repoussé, ou n’est-ce pas plutôt un de ces bouts de chair plus vrai que la chair qu’on fait en Amérique, en carton bouilli ou cuir peint, et surtout c’est fini cet œil sourcilleux, cette bouche tyrannique, elle est tombée la grande colère, il est détendu et paisible, il a des certitudes heureuses et sûrement sur ce chemin de certitude il peint toujours, et mieux, plus lentement, plus magistralement, dans un atelier clair à Paris dans les beaux quartiers, et si l’on vient l’y voir c’est une si jolie femme qui vous fait entrer et asseoir, plus belle que Marie Ginoux et plus jeune, mais royale aussi, et elle vous dit aimablement que Vincent travaille, qu’il faut attendre un peu, elle vous offre des journaux, un verre. On attend, on est heureux que les choses aient bien tourné, et qu’elle soit oubliée la besogne catastrophique qui ravageait on ne sait quoi dans le bout d’Arles, la besogne jetée au vent, méchante comme la foudre, qui après son passage laissait Vincent hébété devant un tableau où il n’y avait qu’un paysage en hébreu. Maintenant ça n’est plus de l’hébreu pour tout le monde, apparemment. Roulin a posé sa casquette, il n’y a personne là pour voir qu’il est chauve, et d’ailleurs dans ce moment lui-même s’en moque : pour une fois l’espèce de prince ne batifole pas hors de lui, il est tout entier en lui ; il ne se révolte pas, il ne fait pas semblant d’être Roulin, il est heureux d’être ce Joseph Roulin qui a vu un miracle, la transformation de Vincent en grand peintre ; et à n’en pas douter il verra aussi le Grand Soir, qui est une timbale autrement facile à décrocher, de la rigolade à côté. Se tournera-t-il vers Vincent ? Non, ils n’ont rien à dire. Calmement donc ils considèrent ce tableau peint il y a longtemps ; et Roulin le trouve presque beau, après tout. Les dahlias fleurissent. De l’énorme masse de la Vieille Charité, ce qu’on entend de péremptoire dans un petit clairon, c’est déjà la diane, peut-être. Sans regarder la chaise à côté de lui Roulin éteint le quinquet, le mainate dérangé s’agite, comme en rêve dit un nom. Le vieux va se coucher.