Les Onze de Pierre Michon




Et que dois-je peindre ? dit-il. Cette fois il regarda Proli franchement, comme si Proli était un laquais. Proli le regardait de même. Celui-ci lâcha d'une voix flûtée et aiguisée, qui ressembla un instant à celle de Robespierre :
- Tu sais peindre les dieux et les héros, citoyen peintre ? C'est une assemblée de héros que nous te demandons. Peins-les comme des dieux ou des monstres, ou même comme des hommes, si le cœur t'en dit. Peins Le Grand Comité de l'an II. Le Comité de salut public. Fais-en ce que tu veux : des saints, des tyrans, des larrons, des princes. Mais mets-les tous ensemble, en bonne séance fraternelle, comme des frères.
Il y eut un silence. Le feu était mort, la lumière seule de la grande lanterne carrée tombait d'aplomb sur l'or répandu à la place exactement où reposaient tout à l'heure les vieux os. Les visages étaient dans l'ombre. Soudain de l'autre côté du mur dans l'église Saint-Nicolas un cheval invisible s'ébroua violemment et s'enleva des quatre fers, on entendit les sabots retomber comme des marteaux sur le pavé vide du vaisseau vide ; il poussait à pleins naseaux un cri de trompette. On aurait dit qu'il riait. Ils rirent aussi tous les quatre. Corentin riant toujours se leva et remit posément les pièces d'or dans le sac, en boucla le lacet, le prit. Il dit que c'était oui.